Sculptures en majesté à Rennes

Présentée du 14 mars au 27 mai 2018 dans trois lieux de Rennes, au Frac Bretagne, au Musée des beaux-arts et à La Criée centre d’art contemporain, l’expo Sculpter (faire à l’atelier) présente l’atelier du sculpteur comme le lieu du faire, mais également comme celui de la pensée, de l’expérimentation et de la recherche.

2018, année folle pour l’art contemporain à Rennes. Elle vient de débuter par l’exposition Sculpter [faire à l’atelier], se poursuivra avec la Collection Pinault au Couvent des Jacobins et se terminera avec Les Ateliers de Rennes, sa biennale.

L’exposition Sculpter [faire à l’atelier] honore la main, le geste et met la fabrication au cœur du processus. Avec plus de 60 artistes âgés de 28 à 72 ans dont une bonne dizaine de bretons, l’exposition  montre, sans chronologie, les différentes évolutions de la pratique de la sculpture.  Une place importante est accordée à la matière qu’elle soit assemblée, déformée, composée ou recyclée.

Une exposition sans barrière qui  se développe sans discontinuité entre trois lieux : le Musée des Beaux Arts, le Frac Bretagne et la Criée, centre d’art contemporain.

Musée des beaux-Arts

Commençons par le Musée des Beaux Arts qui nous accueille avec un monumental Buste de Dewar et Gicquel. Une excellente entrée en matière que cette œuvre qui, avec ironie, et la représentation d’un banal pull torsadé en majesté, rend hommage à la sculpture classique. Un peu plus loin dans le patio du Musée, une énorme moissonneuse étonne par son réalisme et son incongruité dans un tel lieu. Elle moissonne, peut-être, ironiquement elle aussi, le « blé » spéculatif de l’art contemporain si souvent décrié. En tout cas, à coté un mur semble vampirisé par un virus ou plutôt par les plantes parasites de terre cuite de Christelle Familiari qui dialoguent avec notre punkette de l’art, Anita Molinero, qui a piégé dans ses filets des couvercles plastiques de poubelles fondus qui donnent l’impression de vouloir s’en échapper. On dirait une version plastifiée d’un fond marin habité, d’algues, d’anémones et de coraux rouges post-apocalyptiques.

De nombreuses œuvres  donnent à voir la multiplicité de l’art de la sculpture. Diversité de la narration, des propos, des formes et des matières qui toutes sont présentes : ciment, bois, plastique, tissus, métal, terre, et même la limaille de fer, mise en forme par la magie des aimants de Véronique Joumard.

La Criée, centre d’art contemporain

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Ce lieu dorénavant incontournable a choisi de mettre la fête au centre de sa thématique dans la cadre de cette exposition.  Avec notamment une auto-tamponneuse de Pierre Ardouvin qui fonctionne. Elle se trouve étrangement seule sur une petite piste, sur la bande son de Love me tender et sous le regard des dix sculptures de Clédat & Petitpierre, dont les têtes sont inspirées d’œuvres de Munch, Magritte… Ces personnages attendent tranquillement sur leur socle de prendre vie et d’être portées dans une parade mi-carnavalesque mi-funèbre. Cette parade est une vraie performance qui se déroulera dans les rues de Rennes accompagnée par un groupe de musiciens qui jouera le Boléro de Ravel.

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Autres œuvres autour de la performance, celles de Laurent Tixador qui témoigne de ces performances en les mettant en bouteille. Reprenant la représentation du bateau en bouteille qu’affectionnaient certains marins, Laurent Tixador raconte là aussi ces aventures vécues.

FRAC Bretagne

Au Frac, l’exposition investit trois salles du bâtiment construit par Odile Decq. Le panorama se poursuit avec notamment une œuvre qui interroge directement la sculpture et l’art de sculpter. Julien Dubuisson dans un jeu de construction très sophistiqué expose une œuvre composée de 18 éléments qui une fois assemblés représente une architecture, un négatif d’un salon victorien. Un grand nombre de ces éléments font directement référence à l’histoire de l’art en reprenant  notamment des miniaturisations d’une œuvre d’Henri Moore, du cube de Giacometti, et d’une tète antique des Cyclades. L’œuvre est présentée sous trois formes : démontées avec les pièces alignées sur une étagère, une version  assemblée et posée sur le sol, et enfin dans une vidéo où l’on voit une jeune fille tenter de résoudre ce subtil « Rubik’s Cube ». Bluffant !

Richard Fauguet joue aussi d’une certaine façon en réinterprétant un buffet en verre et silicone. Avec cette pièce hybride il fait télescoper l’histoire de l’art et l’art vernaculaire, l’art et l’artisanat. Dans ce jeu de représentation,  l’œuvre qui trône au pied de l’immense escalier, un double nœud rouge surdimensionné de Lilian Bourgeat joue sur les valeurs d’échelles.

L’exposition atteint des sommets au dernier étage du Frac avec une salle dans laquelle on entre immédiatement dans un univers de conte. Les animaux hybrides fantastiques de Laurent Le Deunff, nous font entrer dans un monde mystérieux.

Tout ici évoque magie, mystère, mondes parallèles, 3eme dimension. D’un coté de la pièce, des corps cachés sous des couvertures décorées de signes qui combinent des références du Bauhaus aux motifs des nations indiennes. Ces personnages de Virginie Barré dorment-ils ? Sont-ils en transe ? Se reposent-ils ?  A l’autre bout de la pièce, répondent 2 miroirs psychédéliques, déformés de François Feutrie évoqueraient bien des visions hallucinées sous drogue.

Entre les deux se jouerait-il le voyage dans les visions de ces personnages du départ ? Un voyage qui vous entraine au milieu d’une possible vision chamanique. Avec des animaux fantastiques et des paysages étranges, des formes hybrides, le tout mis en sonorité par deux œuvres l’une de Dominique Blais et l’autre de Patrice Carré. Au centre de la pièce, sur un archipel de rochers aux tons pastel, des mains sont posées parfois jointes ou se serrent. On se demande si elles sont les restes d’un immonde naufrage ou si elles façonnent le rocher. En tout cas une sorte de réparation semble en mouvement. Cet archipel côtoie un immense tapis de vagues sur lequel dansent des pieds blancs, fantômes de danseurs passés. En fait, il s’agit justement du théâtre d’une performance de danse qui sera jouée par un couple pendant l’exposition (quelques représentations). Une œuvre mystère dont la partition est cachée sous une de ses vagues ou de ses langues de tissus. C’est peut être la même chose ne dit-on pas sur une plage léchée par les vagues. Plus loin, un paysage délirant en faïence émaillée d’un bleu-vert tendre renvoie au péché originel  ou pourrait être la représentation du Pays des merveilles d’une Alice en plein rêve érotique.

L’ambiance tout entière de cette salle oscille entre bien-être, trouble, plénitude et ivresse. Il règne ici un parfum du Jardin des Délices de Jérôme Bosch. Fantastique !

Artistes :
Wilfrid Almendra, Pierre Ardouvin, Béatrice Balcou, Élisabeth Ballet, Davide Balula, Richard Baquié, Virginie Barré, Julien Berthier, Dominique Blais, Olivier Blanckart, Katinka Bock, Étienne Bossut, Lilian Bourgeat, Jean-Yves Brélivet, Patrice Carré, Stéphanie Cherpin, Clédat, & Petitpierre, John Cornu, Dewar et Gicquel, Julien Dubuisson, Laurent Duthion, Christelle Familiari, Richard Fauguet, Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, François Feutrie, Adelaïde Feriot, Dominique Ghesquière, Célia Gondol, Séverine Hubard, Véronique Joumard, Pascal Jounier Trémelo, Pierre Labat, Guillaume Leblon, Laurent Le Deunff, Didier Marcel, Vincent Mauger, Théo Mercier, Anita Molinero, Richard Monnier, Benoît-Marie Moriceau, Samir Mougas, Patrick Neu, Gyan Panchal, Bruno Peinado, Francis Raynaud, Hugues Reip, Sylvie Réno, Pascal Rivet, Elsa Sahal, Ernesto Sartori, Elodie Seguin, Rika Tanaka, Eva Taulois, Stéphane Thidet, Laurent Tixador, Francisco Tropa, Morgane Tschiember, Sergio Verastegui, Marion Verboom, Jacques Vieille, Raphaël Zarka.

by Patrice HUCHET

INFORMATIONS PRATIQUES
Sculpter [faire à l’atelier]
Du 14 mars au 27 mai 2018
Frac Bretagne
19 avenue André Mussat – Rennes
Ouvert du mardi au dimanche de 12hà 19h
http://www.fracbretagne.fr
Musée des Beaux-Arts
20 quai Emile Zola – Rennes
Ouvert du mardi au vend. de 10h à 17h et sam. et dim. de 10hà 18h
http://www.mba.rennes.fr
La Criée centre d’art contemporain
Place Honoré Commeurec – Rennes
Ouvert du mardi au vend. de 12hà 19h et sam. et dim. de 14h à 19h
http://www.lacriee.org

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Rencontre avec Catherine Elkar, directrice du Frac Bretagne

Photo-Catherine-Elkar-Crédit-François-POIVRET
Photo-Catherine-Elkar-Crédit-François-POIVRET

A l’occasion de l’exposition Sculpter [faire à l’atelier] qui se développe dans trois lieux de Rennes ; le Frac, le Musée des Beaux Arts, la Criée, centre d’art contemporain, J’ai rencontré Catherine Elkar, directrice du Frac Bretagne, tout premier Frac de France.

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FRAC Bretagne – Photo-Roland-Halbe-REGION-BRETAGNE-Architecte Odile Decq

Patrice Huchet : Un an avant tous les autres, vous êtes le premier né des Frac, vous avez dû déblayer un peu le terrain ?

Catherine Elkar : Au début des années 80, il n’y avait pas dans la région de structures ou d’acteurs privés qui se consacraient à l’art contemporain. Donc nous avions un devoir de référence et d’ouverture. Construire un ensemble et des sous ensembles très ouverts et englobant : L’abstraction, le rapport au paysage et un troisième grand chapitre le rapport à l’histoire. Dans l’esprit de ce qu’avait présenté le Centre Pompidou qui s’appelait Face à l’histoire et qui interrogeait la place de l’artiste à savoir est-ce qu’il est un acteur ou un témoin de son temps ou les deux ? C’est vraiment sur ces trois grands pieds que l’on avance encore aujourd’hui.

Je fais parti de l’équipe du Frac depuis ses débuts et je sais que l’équipe du comité technique est vraiment parti d’une analyse du contexte. Elle a recherché dans une histoire proche, les artistes, les acteurs qui pouvaient permettre de fonder une identité à cette collection initiée d’un coté par un critique d’art qui s’appelait Charles Estienne et qui avait invité, dès les années 50, les artistes de l’abstraction lyrique à venir séjourner en Bretagne et à produire. Cela a créé tout un ensemble de départ avec des œuvres de Hantaï, Degottex, Soulages… De l’autre coté, avec deux grands artistes du Nouveau Réalisme, Jacques Villeglé et Raymond Hains, qui sont natifs de Bretagne.  Donc on est parti de là, puis on a acheté des œuvres dites anciennes (fin des années 40 et début des années 50) et bien sûr des œuvres contemporaines des années 80.

P.H. : Et aujourd’hui ?

C.E. : On tente d’échapper à l’échantillonnage et on peut avoir plusieurs œuvres d’un même artiste. Dans la collection, il y a cette volonté panoramique et ouverte, il y a aussi les ferments qui  permettent grâce à  des ensembles constitués de proposer des monographies. L’accès au grand public à certaines œuvres est ainsi facilité. Nous avons de gros ensembles dont notamment  de Gilles Mahé, Didier Vermeiren, Aurélie Nemours…

Nous sommes restés très proches de l’esprit pionnier des Frac, à savoir, la volonté d’offrir au public un panorama assez vaste de la création contemporaine en présentant tous les langages et toutes les formes de l’art contemporain.

P.H. : Vous avez maintenant un nouveau et magnifique lieu intégrant des espaces d’expositions. Ça change beaucoup de choses ?

C.E. : Avant la construction de ce nouveau bâtiment, nous étions déjà dans la prospective et notre programmation d’expositions nous permettait déjà d’aborder la production. Seulement nous étions nomades. Quand j’ai travaillé sur le programme de création de ce nouveau Frac, il était évident que la programmation devait être intimement liée à la collection. La production est orientée vers la collection. Tout commence et doit aboutir à enrichir la collection. Donc réfléchir à une exposition c’est réfléchir à ce qui va venir intégrer le fonds.

Lorsque je monte des monographies, par exemple, j’invite des artistes qui sont déjà dans la collection et c’est le moyen de réfléchir avec eux comment y compléter leur présence. Soit ce sont des artistes qui n’y sont pas encore mais dont la présence me semble intéressante voire indispensable.

Il  faut prendre en compte une donnée primordiale : les budgets d’acquisition ne sont plus ce qu’ils étaient. Il y a trente ans nous avions la possibilité de faire appel à des artistes de renom qui sont devenus des classiques, mais aujourd’hui, il faut trouver d’autres moyens d’acquisition. Nous devons développer des stratégies alternatives et le moment d’exposition est un moment très favorable pour lié un contact particulier avec l’artiste et l’intéresser à notre projet. Les artistes ont besoin aussi d’être présents dans les collections publiques. Cela valorise leur travail et permet d’assurer une vie à une œuvre. D’être tout simplement visible.  Ici, son œuvre sera montrée, publiée, restaurée, étudiée… donc les artistes y sont très sensibles. C’est peut être moins le cas avec des collections privées où elle est très souvent extraite au regard.

P.H. : La valorisation de la collection passe par des synergies, quelles sont-elles ?

C.E. : Concernant la valorisation et particulièrement la recherche, nous avons la chance d’être à Rennes et d’avoir une section histoire de l’art, un département des arts plastiques à l’université, d’avoir l’Ecole d’Art à l’échelle de la région et l’Ecole d’Architecture. Donc tout un groupe de partenaires qui nous permet de développer un programme de recherche et de travailler sur la valorisation de cette collection.

Autrement dans le cadre de la diffusion régionale, on est plutôt en lien avec les centres d’art, ou d’autres structures qui œuvrent  à la diffusion d’art comme l’Art dans les Chapelles, les associations d’artistes ou toute autre structure appartenant au réseau Art contemporain en Bretagne.

Et puis, il y a cette autre aventure qui est d’accompagner les collectivités dans la mise en place de projets d’expositions. Souvent cela correspond à des envies un peu vague et nous apportons notre expertise pour contribuer à aménager des lieux, à construire un projet. Il faut arriver à transformer une envie en projet artistique et culturel. C’est ce que nous avons réalisé avec la Ville de Landerneau qui a fait appel à nous afin d’aménager et ouvrir une galerie publique consacrée à l’art contemporain dans le cadre de la valorisation du fonds Hélène & Edouard Leclerc. Nous intervenons également sur la programmation régulièrement.

Nous avons aussi l’exemple de St Briac avec qui nous sommes allés assez loin. On monte à la fois les expos dans une galerie située dans l’ancien presbytère, la commune nous a demandé aussi des interventions d’artistes à l’extérieur comme par exemple les 111 cabines du Béchet métamorphosées par Christophe Cuzin.

P.H. : Cela représente à peu près combien d’expos par an ?

C.E. : Hors les murs, nous avons cinq ou sept expositions par an auxquelles nous devons ajouter tous les projets que nos amis du milieu éducatifs dans les milieux scolaires, du secteur médico-social, ou encore dans des établissements publics, ce qui représente une quarantaine de projets par an. C’est vrai, c’est assez énorme !

P.H. : Quels sont les projets à venir ?

C.E. : En 2018, l’actualité sera dense avec pour commencer l’expo en cours Sculpter [faire à l’atelier] au Frac, au Musée des Beaux Arts et à la Criée, centre d’art contemporain. A la fin du mois commence Les Ambassadeurs, puis il y aura l’exposition consacrée à Yvan Salomone qui investira tous les espaces du Frac, la Biennale, et une exposition personnelle d’une artiste, Cécile Bart déjà présente dans nos collections, dont la peinture se déploie dans l’espace.

Les Ambassadeurs, est un projet particulier que nous mettons en place à la fin du mois avec le département d’Ille et Vilaine et la ville de Rennes. L’idée est de présenter six/sept expositions à l’initiative de groupes de personnes de la société civile : collégiens, personnels de l’université Rennes I, personnels de maisons de retraites… A chaque fois, les amateurs deviennent les acteurs, puisse que ce sont eux qui choisissent les œuvres, d’où le nom ambassadeurs.

Je combinerais également deux expositions. L’une dédiée à la peinture à partir des récentes acquisitions. L’autre, en écho à la Biennale, sera organisée par l’Ecole d’Art de Rennes. Il s’agit d’une biennale parallèle, intitulée Exemplaires- Formes et pratiques de l’édition, qui est consacrée aux formes et pratiques de l’édition contemporaine. Comme nous avons la chance d’avoir dans notre collection et dans un autre fonds un grand nombre de livres d’artistes, nous sommes ravis de monter ce type d’expo car ce sont des éditions qui prennent parfois beaucoup de place et par conséquent pas très souvent exposées.

by Patrice HUCHET

INFORMATIONS PRATIQUES
Actuellement au Frac : Sculpter [faire à l’atelier] du 14 mars au 27 mai 2018
FRAC Bretagne
19 Avenue André Mussat,
35011 Rennes cedex
http://www.fracbretagne.fr

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