Kader Attia déterre les corps du béton au MAC VAL. Poétique et politique !

bmdAlors que l’on peut encore voir, jusqu’au 13 mai au Palais de Tokyo, le fruit de sa collaboration avec Jean-Jacques Lebel, Kader Attia poursuit sa quête de vérité dans une nouvelle exposition au MAC VAL dont il investit l’immense espace d’exposition en proposant un parcours initiatique autour de deux notions étroitement mêlées : l’architecture et sa relation aux corps.

Kader Attia et collage_ADAGP

Quels regards porter sur les grands projets urbains de l’après-guerre, les grands ensembles caractéristiques des cités dortoirs. Que reste-il de l’utopie des modernistes ? Qu’entretenons-nous avec notre espace de vie, privée ou publique, avec notre histoire et nos racines ? Quelle relation entre le corps physique et le corps social ? Comment nos sociétés s’arrangent-elles avec le visible et l’invisible, l’inclus et l’exclus ? Et comment finalement la société réécrit son propre récit national et omet de reconnaître les blessures laissées par le colonialisme, l’esclavage, les inégalités hommes-femmes, la discrimination envers les LGBT, notamment les transsexuels…

Ce sont toutes ces questions que pose Kader Attia dans cette exposition « Les racines poussent aussi dans le béton » proposée au Mac Val. L’articulation de l’exposition est singulière. Le parcours alterne des espaces sombres avec des pièces en pleine lumière, des documents vidéo ou sonores avec des œuvres purement plastiques. Il oscille entre passé et présent, les racines et le béton. Avec toujours en filigrane, le fil conducteur de l’œuvre de Kader Attia : la réparation. Réparer les blessures que les hommes s’infligent, des humiliations de la colonisation aux fractures entre les communautés. Kader Attia revendique l’idée qu’il faut  “S’affranchir du joug du grand récit national officiel pour se réapproprier et écrire soi-même son récit, exposer sa vision des choses.” Le déni de la culture des quartiers, c’est le déni de toute une culture hip hop, la culture ouvrière, des langues…

« Les racines poussent aussi dans le béton » propose une expérience visuelle mais aussi physique, l’esprit et le corps, le corps et l’espace, dans le but de rassembler. L’exposition est conçue comme un opéra avec plusieurs actes. Elle commence par un trait d’union entre la réalité et l’histoire, dans ce premier « cabinet » qui étire le début du 20e siècle, Kader Attia revient sur les traces de son enfance dans un Sarcelles métamorphosé par les grands ensembles. Grands ensembles qui de promesses sont aussi devenus ghetto.  A chaque extrémité d’un long couloir deux films se font face et s’opposent. D’un coté « Pépé le Moko » avec un Jean Gabin dans les ruelles de la kasbah d’Alger et de l’autre « Mélodie en sous-sol » dans lequel, Gabin toujours, revient dans sa banlieue transformée par les barres d’immeubles. Entre les deux, un jeu de collages marie des grands ensembles avec des scènes de vie marocaines ou algériennes. La petite pièce suivante rend hommage à Ghardaïa. Au sol un désert de grains de couscous représente le plan de Ghardaïa. Ceci fait écho notamment à Le Corbusier qui, fasciné après avoir visité Ghardaïa où tout est pensé : la gestion de l’eau, l’administration, la circulation, les commerces, élabora au coté de Jeanneret les cinq points de l’architecture moderne qui ont notamment donné naissance à la Cité radieuse, qu’il appelait lui-même la « Béni Isguen verticale* ». Une vision à la fois poétique et politique rappelant l’origine de ces grands préceptes de l’architecture moderne.

Kader Attia  Untiteld 2009 _ADAGP

Toujours concernant l’architecture, Kader Attia sème ça et là dans l’exposition des références. Des poutres récupérées sur des chantiers de démolition, verticales et fières, dont les fentes sont agrafées, des cicatrices restées visibles car pour Kader Attia, contrairement à nos sociétés modernes, il ne faut pas les cacher pour guérir. Une pièce noire dans laquelle une série de réfrigérateurs habillés de carreaux de miroirs, et de carreaux de verre, dessine une skyline, et renvoie à la froideur des mégapoles sur-construites et pourtant rêve d’un monde fantasmé. Une vidéo présente une succession d’étages et de fenêtres d’une façade d’immeuble à Vitry  qui se termine sur le toit avec une vue dégagée sur la ville un paradoxe de l’utopie des grands ensembles qui sont devenues des prisons modulaires. Effet renforcé par une façade en forme de grille.

Kader_Attia_Skyline_ Adagp
Kader_Attia_Skyline_ ADAGP

Dans ce décor se dessine une interrogation des effets de l’architecture sur la psyché et les corps.

Car de cette dimension émerge l’humain avec les mêmes fêlures. Des barrières symbolisant des espaces interdits sont traversées et perforées de pierres. Ont-elles été lancées par des personnes qui souhaitaient se libérer d’un espace fermé ou est-ce la nature qui veut reprendre ses droits ? Ces barrières empêchent l’accès à un mur blanc sur lequel est écrit à la craie blanche « Résister c’est rester invisible ».

Une vidéo, déjà présentée, autour du sujet du membre manquant souligne comment notre cerveau garde en mémoire le membre manquant. Métaphore d’une société qui ne peut s’amputer de ses nombreuses racines sous peine d’en souffrir. Dans le même esprit de négation, une autre vidéo montre les entretiens sur le devenir des corps postcoloniaux, questionnant le corps des noirs notamment avec des entretiens des proches de Théo de « l’affaire Théo » tristement célèbre. Plus loin, un couloir est habité par des grands portraits de transsexuels algériens et par deux miroirs, l’un avec accompagné d’une chaussure de femme l’autre un soulier d’homme se font face. Une installation qui questionne le masculin-féminin et notre acceptation de la différence. Les souvenirs de Kader Attia sont également convoqués dans une installation mêlant photos de femmes algériennes, membres de sa famille qui réparent un plat de terre cuite. Une bétonnière brassant des clous de girofle embaume l’espace et évoque à la fois un père ouvrier du bâtiment et une mère cuisinière, tandis que sur un mur des pains traditionnels sont plantés rappelant des jeux d’enfance.

Kader_Attia_Oil_and_Sugar_ADAGP
Kader_Attia_Oil and Sugar_ADAGP

Sur une dernière vidéo,  un cube formé de morceaux de sucre fond à cause du pétrole versé sur lui. Cette œuvre joue sur les opposés le blanc et le noir, le dur et le fluide…  L’or blanc d’un coté, symbole de la traite négrière, et l’or noir, symbole de l’exploitation et du pillage des ressources naturelles des pays africains. Deux matières dont l’exploitation a hélas asservi des peuples.

Et pour finir ce périple deux photographies cote à cote ; d’une part une noria, puits traditionnel du Maghreb et d’autre part les ruines en béton d’un atelier d’une ancienne usine Wolkswagen envahies par la végétation. Cette œuvre ouvre sur un futur indéfini, néanmoins optimiste, car les racines poussent aussi dans le béton.

Les racines poussent aussi dans le béton
Exposition de Kader Attia
Du 14 avril au 16 septembre 2018
Commissariat Frank Lamy assisté de Julien Blanpied
Deux autres expositions valent également le détour à Vitry :

Le Nouveau souffle juste après la tempête de Meiro Koizumi

Le fruit d’une résidence donnée à Meiro Koizumi. Il tente de décrypter les motivations et les représentations des 16-20ans et souhaite plus particulièrement interroger l’impact du conditionnement social et de la propagande médiatique sur l’engagement militaire des jeunes, voire même du sacrifice impacté par l’histoire de son pays et les kamikazes, et récemment par les attentats. Lors de cette résidence Meiro Koizumi a rencontré des jeunes de Chevilly-Larue, qu’il a interrogé sur ces attaques. Il s’est rendu compte que si lui ne connaissait rien à la culture française, les jeunes en question connaissant la culture manga. S’étonnant de la liberté du corps qu’ils pouvaient avoir, expressifs voire extravertis avec une certaine exubérance pour un japonais. Il leur a demandé de rejouer sur scène une histoire inspirée d’un manga. Le résultat est un jeu de vidéo multiple, en surimpression, dans lesquelles un ballet se joue comme un champ de bataille paisible.

Sans Réserve.

Le MAC VAL a invité le duo d’artistes Grout/Mazéas avec Black Bivouac à s’immiscer dans l’exposition des œuvres de la collection. Du 14 avril au 19 août 2018

Pour cette 8e exposition des œuvres de la collection, le choix a été d’associer et d’éclairer les œuvres à partir de leur pouvoir et de leur volonté d’expression. Toutes, en effet, dégagent un certain pouvoir narratif, d’échange plus ou moins manifeste. Elles convoquent un mode de récit et d’expression. Elles racontent des histoires, invitent à poursuivre, voire à construire, initient un climat, suggèrent. Elles questionnent notre propre pouvoir de regardeur.

Musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne
Place de la Libération
94400 Vitry-sur-Seine
www.macval.fr

Béni Isguen, l’une des 5 villes de la pentapole Ghardaïa, Algérie

L’art contemporain et la science méditent ensemble à la Cité des sciences

Lou-Masduraud-©Sophie-Lvoff
Lou-Masduraud-©Sophie-Lvoff

A l’occasion de la nouvelle exposition de Science Actualité, Méditation : que dit la science ?, présentée jusqu’au 24 juin 2018, la Cité des sciences et de l’industrie a donné une carte blanche aux artistes Lou Masduraud et Antoine Bellini : ils ont réalisé Wellness Paradox, une installation originale sur le thème de la méditation. Une installation montée avec la complicité de Gaël Charbau, commissaire de la prochaine édition de Nuit Blanche à Paris.

Connus pour les situations qu’ils proposent et qui mêlent installations, musique et performance, les artistes Lou Masduraud et Antoine Bellini  ont imaginé un espace qui nous plonge dans l’environnement fictif d’un adepte de la méditation. Sorte de portrait de cette pratique dans l’air du temps où le scientifique côtoie le mystique, l’installation révèle, non sans humour, par une accumulation d’objets une « vanité contemporaine » et propose une critique de la dérive commerciale de la méditation.

Installation _N-Breton-

A l’occasion de ma visite j’ai rencontré Lou Masduraud qui me parle du travail qu’elle réalise avec son binôme Antoine Bellini.

Patrice Huchet : En regardant votre travail depuis quelques expositions, j’ai l’impression qu’il y a un fil conducteur autour des flux, électriques, sonores… et le corps. Aujourd’hui encore, la méditation évoque un flux, celui de la respiration et des énergies. Pourquoi cette thématique ?

L.M. : C’est une bonne remarque, le flux est vraiment le terme exact car il englobe plein de choses. Des flux énergétiques, électromagnétiques, électriques, migratoires, vibratoires, des flux de capitaux… Ce qui m’intéresse vraiment, c’est l’idée de mouvement et de déplacement mais toujours perçu par le corps. Plus qu’une recherche qui amènerait une réponse scientifique, j’observe comment ils sont perçus par une subjectivité et l’expérience du corps. Nous avons, par exemple, fait une exposition à Lyon à la BF15 en 2016 où nous avons travaillé sur le flux électrique. Dans cette installation, un réseau électrique passait par des oreillers et tout un parcours était installé dans des gouttières en céramique ouvertes, comme si on avait disséqué ce réseau. Le visiteur avait également accès à des textes sur ce qui se passait à l’intérieur des câbles. Une espèce de délire sur ce qui se passe dans le cuivre, cette matière conductrice. Et finalement de penser nos corps comme des matières conductrices qui sont traversées par des flux mais aussi les transmettent.

Ces derniers temps nous travaillons sur des projets avec des substances à ingérer et  que l’on propose dans le cadre de performances ou lors de concerts de musique électronique. Au milieu du concert, on propose du ginseng, un énergisant, des infusions d’immortelles, un anti âge puissant pour rester jeune et beau, mais aussi du vin, très populaire et un désinhibiteur qui permet de rentrer en contact plus facilement avec l’autre. Donc plein de substances actives qui ont un pouvoir et un effet sur la physiologie, influent et affectent nos corps et nos relations. C’est probablement une histoire de flux au sens intérieur et au sens large.

On essaie de construire un temps collectif traversé par du son utilisé comme outil de réunification et générateur de mouvements. Sons, humains, objets, substances, mouvements, un ensemble qui révèle des habitudes collectives et des caractères culturels contemporains.

P.H. : Pourquoi la méditation devient prétexte à une vanité contemporaine ?

L.M. : Ce n’est pas vraiment comme cela que je vois les choses. C’est plutôt la forme que y avons donné en faisant un assemblage, une disposition et une accumulation de différents objets autour du sujet de la  méditation qui transforment tout cela en vanité.

C’est Gael Charbau qui a utilisé le terme de vanité contemporaine. C’est drôle de voir cela par le prisme de l’histoire de l’art, car cela effectivement peut être vu comme une vanité mais cela reste une étagère domestique. Moi j’utilise plutôt le terme de nature morte révélatrice de nos modes de vie contemporains. Le paradoxe est quand même là. Un coté paisible, bienveillant de la pratique de la méditation et en même temps une revendication de puissance. C’est l’appropriation de la société de consommation de ces pratiques alternatives dans un système capitaliste qui en fait une vanité.

P.H. : Vos œuvres ont souvent un aspect critique vis-à-vis de la société dans laquelle nous vivons ?

L.M. : En tout cas en tant qu’artiste je ne dis pas : ça c’est bien et cela ne l’ai pas. Je ne cherche pas un point de vue moral. Je regarde juste ce qui se passe, j’observe, je prends un peu de distance et tente de comprendre. L’aspect critique apparaît du paradoxe observé.

P.H. : En quoi cet espace dédié à la science vous a-t-il inspiré ?

L.M. : En fait c’était vraiment particulier. C’est la première fois que nous travaillons dans un lieu qui n’est pas purement un lieu d’exposition artistique et uniquement visité par des gens habitués à voir de l’art contemporain. Donc cela a posé des questions. Je pense que nous avons essayé de faire une pièce qui s’adresse à tous en proposant une expérience sonore, quelque chose de sensible. Il n’y a pas besoin de connaissances particulières. Une étagère fait penser au domicile, la référence est évidente pour tout le monde. On n’a pas cherché à utiliser les codes de l’art contemporain. Le seul fait d’installer cette étagère domestique dans un lieu dédié à la science questionne et donne une distance face à ces objets afin de mieux comprendre.

P.H. : Votre travail plutôt conceptuel, issu d’une recherche très élaborée, n’est pas forcement facile d’accès de prime abord et nécessite de la part du visiteur une implication. Qu’en pensez-vous ?

L.M. : Je suis tout à fait d’accord avec vous. Une implication, c’est exactement ce qui nous intéresse. Je pense que nous proposons une expérience et fatalement elle demande une participation active. Pas besoin de références artistiques ou de savoirs particuliers pour aider à la compréhension. Il y a expérience esthétique à partir du moment où on est conscient que l’on fait une expérience et que l’on est attentif à ce qui s’y passe. Donc pour moi il n’y pas besoin d’un savoir préalable pour faire expérience. C’est très important dans notre travail.

P.H. : Quels sont vos prochains projets ?

L.M. : Nous travaillons sur un projet qui s’appelle Active Substances Bar qui va être un comptoir en bois sculpté qui diffuse un antidépresseur dans sa forme naturelle, « healthy »,  du millepertuis donc on fait des infusions qui seront diffusées grâce à un système qui transforme l’eau en vapeur. Il y aura aussi du vin et du ginseng. Cette installation sera montrée à la biennale de Moscou en juin, avec bien sûr les créations sonores d’Antoine. Je pense que nous y ferons un live autour du bar. Un concert de musique électronique et une récitation de textes qui font référence à ces substances.

P.H. : Cela est une récurrence dans votre démarche artistique. L’œuvre existe par elle-même mais s’inscrit aussi dans une performance. Vous aimez bien apporter cet aspect performatif dans la vie d’une œuvre ?

L.M. : Oui c’est exact, nous aimons cela car c’est une manière de créer du lien, de vivre des choses collectivement. Faire une performance c’est réunir des gens autour d’un projet commun. Il n’y a jamais de scène. Nous ne sommes jamais séparés du public. Nous souhaitons même que le public se rende compte qu’il fait lui-même partie de la performance. Particulièrement quand il ingère des choses qui vont l’influencer. Nous parlons plutôt de « situations construites » plutôt que de performances. Dans le sens où ce n’est pas un spectacle, même s’il y a de la musique. Ce sont des temps vivants de partage, qui nous permettent d’actionner certains objets, certains mots, certaines parties des installations et le public est invité à y participer et à créer du collectif.

Antoine Bellini et Lou Masduraud
Antoine Bellini et Lou Masduraud

Wellness Paradox
Lou Masduraud et Antoine Bellini
Installation dans l’espace Science Actualité, au cœur de l’exposition Méditation : que dit la science ?

Un parcours contemporain dans la Cité des Sciences et de l’industrie : 

Depuis son ouverture la Cité des Sciences a acquis des œuvres d’art contemporain. Elles occupent différents espaces de la Cité, c’est parfois un véritable jeu de piste pour les retrouver. Ainsi Il est possible de rencontrer : l’œuvre Espace Nord-Ouest de Felice Varini , Matière noire d’Abdelkader Benchamma, des œuvres d’Erro, de Monory, de Piero Fogliari, 2 toiles de Cocteau… ainsi qu’une toute nouvelle œuvre : Ciudad Quemada II, présentée dans le pavillon cubain de la 57e Biennale de Venise en 2017, que l’artiste cubain Roberto Diago vient de prêter gracieusement à la Citée des sciences pour toute la durée de l’exposition « Feu ».

  • Méditation : que dit la science ?
  • Féminin-masculin : le combat contre les stéréotypes
  • Agriculture : la fin des néonicotinoïdes ?
  • Industrie : la chasse aux métaux rares au fonds des océans

Cité des sciences et de l’industrie
30 avenue Corentin-Cariou
75019 Paris
Métro : Porte de la Villette
Horaires : ouvert tous les jour sauf le lundi de 10h à 18h, et jusqu’à 19h le dimanche.
www.cite-sciences.fr

40mcube d’énergie artistique, et plus encore…

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Anne Langlois_portrait

Je suis parti à Rennes afin de découvrir les nouveaux espaces de 40mcube, un centre d’art contemporain ré-ouvert depuis le 10 février dernier, après plusieurs années de fermeture pour travaux. Et surtout j’ai rencontré sa directrice Anne Langlois.

Patrice Huchet : Quel est l’histoire et l’adn de 40mcube ?

Anne Langlois : C’est un lieu que j’ai fondé il y a maintenant 17 ans avec mon collaborateur Patrice Goasduff. Nous avons commencé avec un petit espace de 36 M2 qui a donné son nom à 40mcube. L’idée initiale était de travailler avec de jeunes artistes, de leur permettre de produire leurs œuvres et de les présenter au public. Un travail d’accompagnement de A à Z depuis la production jusqu’à la présentation et la médiation. C’est un projet auquel nous avons donné de l’ampleur au fur et à mesure, grâce à d’autres espaces mis à notre disposition : une maison bourgeoise installée juste à coté dans cette rue, puis nous avons eu un hangar de 200m2, et enfin ce lieu qui vient de vivre trois années de travaux de rénovation et d’agrandissement. Nous avons également ouvert un lieu de production à Liffré, à 15km de Rennes, le HubHug, qui réunit un atelier pour les artistes et un parc de sculptures.

P.H. : Belle évolution, et aujourd’hui ?

A.L. : Aujourd’hui, je pense que nous sommes restés fidèles au projet initial. Travailler avec des artistes à la production d’œuvres et d’expositions reste vraiment central, et la programmation d’expositions que je considère comme une recherche plastique et théorique, qui s’alimente au fur et à mesure. De certaines expositions monographiques se dégagent des thématiques qui donnent lieu à des expositions collectives et d’expositions collectives je peux me focaliser sur le travail d’un artiste à qui nous proposons une exposition monographique. C’est le travail qui prend place dans l’espace d’exposition de Rennes, où nous proposons des expositions à peu près tous les 3 mois. Nous présentons également régulièrement des œuvres dans l’espace public.

Notre activité s’est enrichie de nouveaux axes, nous organisons des résidences d’artistes notamment au HubHug à Liffré, et nous en développons sur le territoire avec des communes ou des associations que nous accompagnons dans ce processus. Par exemple, nous avons mis en place à Louvigné-du-Désert au nord-est de Rennes une résidence qui permet aux artistes de travailler le granit. Nous rayonnons ainsi plus largement que sur la métropole rennaise et travaillons avec un d’autres structures en France sur des partenariats de coproduction.

HubHug Sculpture project - Le Rack 2017 photo P. Goasduff
HubHug Sculpture project – Le Rack 2017 photo P. Goasduff

Autour de ces ateliers, nous avons créé un parc de sculptures, le HubHug Sculpture Project, que nous développons depuis 2016. Nous y avons mis en place un dispositif que nous appelons le Rack, comme un rack pour stocker des matériaux à la dimension d’un espace public, sur lequel nous présentons des œuvres.

Guillaume Pellay_Link in Bio expo au HubHug Photo_P.Goasduff
Guillaume Pellay_Link in Bio expo au HubHug Photo_P.Goasduff

Nous menons également un travail de commande d’œuvres, et nous avons créé une formation professionnelle pour les artistes et une résidence internationale pour les commissaires, GENERATOR.

P.H. : Quel est votre mode de fonctionnement ?

A.L. : Nous sommes une association moi 1901, nous avons une partie de financements publics de la ville de Rennes, du département, d’Ille-et-Vilaine, de la région Bretagne, de la Drac Bretagne, de la ville de Liffré et des partenaires privés comme Art Norac ou Avoxa : mécènes financiers, de compétences et en matériel. C’est un financement mixte.

En termes humain, nous sommes une équipe de 4 personnes. En termes d’espaces nous avons dorénavant : 180m2 d’espace d’exposition ici même à Rennes, les ateliers de 200m2 à Liffré avec les outils et les matériaux nécessaires pour la production. Ces trois dernières années passées sans lieu précis, malgré une activité dense de production et de présentation d’œuvres dans l’espace public et dans le cadre de partenariats avec des lieux d’exposition au niveau local, régional et national, nous nous sommes rendus compte que c’était extrêmement important pour nous d’avoir une base.

P.H. : Comment développez-vous les synergies avec le tissu régional ?

A.L. : Au niveau régional nous travaillons régulièrement avec de nombreuses structures. Nous faisons partie des réseaux art contemporain en Bretagne et du Pôle de ressources pour l’éducation artistique et culturelle. Tout est possible, nous collaborons sur différents types de projets ; des expositions collectives dans différents lieux, des coproductions, des résidences croisées….

Nous participons bien sûr à la prochaine Biennale d’art contemporain – les ateliers de Rennes en fin d’année dont Céline Kopp et Etienne Bernard sont les commissaires. Dans le cadre de cette biennale nous présentons généralement, en accord avec les commissaires, une exposition monographique. Dans le cadre de ces événements il y a souvent beaucoup de projets d’expositions collectives aussi le fait de se consacrer à un seul artiste permet de changer le rythme et de déployer plus largement son travail. Notre choix pour la prochaine biennale est en cours.

Au niveau du département nous avons un autre axe de travail qui est la commande citoyenne, qui se fait notamment dans le cadre de l’action Nouveaux commanditaires de la Fondation de France, dont nous sommes partenaires en tant que producteur délégué. Nous travaillons avec une structure de Tours qui s’appelle Eternal Network. Ce programme permet à des groupes de personnes – associations, entreprises, collectivités, particuliers – qui souhaitent passer commande d’une œuvre d’art à un artiste d’être accompagnés dans cette démarche. C’est un engagement citoyen qui n’a pas la même temporalité et qui est très différent d’un travail d’exposition par exemple. Une commande nécessite un processus long d’environ 3 ans, et c’est passionnant.

P.H. : Qu’est-ce que GENERATOR ?

A.L. : Nous avons conservé cette volonté d’accompagner de jeunes artistes en début de carrière, et nous nous sommes très vite rendu compte du besoin d’accompagnement pour les artistes lorsqu’ils sortent des écoles d’art. Il faut 10 ans en moyenne aux artistes pour qu’ils puissent prétendre vivre de leur travail. Nous avons voulu accélérer ce processus et réduire ce temps pour qu’ils puissent acquérir et maîtriser des outils plus rapidement. Nous avons donc mis en place une formation professionnelle avec l’Ecole Européenne Supérieure d’Arts de Bretagne et la région Bretagne.

Il s’agit d’une formation sur 7 mois pour 4 artistes que nous accompagnons dans le développement de leur travail : la production d’œuvres, la connaissance du système de l’art, les aspects administratifs, juridiques, comptables et la constitution d’un réseau.

Nous les mettons en relation avec différents métiers de l’art contemporain : directeurs.trices d’institution, journalistes, commissaires, critiques, galeristes… A ces rencontres s’ajoutent quatre résidences pour commissaires qui viennent de différents pays en Europe et restent en Bretagne un mois afin de rencontrer les artistes du programme GENERATOR. Chacun écrit un article sur le travail d’un artiste et rencontre les acteurs professionnels et artistes vivant dans la région. C’est une formation unique qui comprend des honoraires, une bourse de production, un atelier de travail et des outils.  Nous lançons actuellement la 5ème édition, l’appel à candidatures est ouvert pour l’année prochaine.

P.H. : Les projets en cours ou à venir ?

A.L. : Nous présentons actuellement et jusqu’au 28 avril 2018 Whisper to the Landscape de We Are The Painters, un duo d’artistes composé de Nicolas Beaumelle et d’Aurélien Porte qui pratique la peinture dans la nature, dans des formats de toiles démesurés, en volume avec des chaises comme support, sur des personnages activés dans le cadre de performance… Nous préparons la prochaine exposition de Marielle Chabal, dont le travail de sculpture et d’installation nait des fictions qu’elle écrit. Celle-ci sera inaugurée au mois de mai.

WeAreThePainters_Whisper to the Landscape_4àmcube _P.Goasduff
Guillaume Pellay_Link in Bio expo au HubHug Photo_P.Goasduff

Nous travaillons également à un projet important pour le mois de juin avec l’artiste Benoît-Marie Moriceauaux Champs Libres, une architecture créée par Christian de Portzamparc à Rennes, qui rassemble le Musée de Bretagne, la médiathèque et l’espace des sciences. Benoît-Marie Moriceau va présenter une exposition dans l’espace que 400m2 qui lui a été dédié et réaliser une intervention dans l’espace public, sur laquelle la médiathèque permettra un point de vue panoramique privilégié…

Benoit-Marie Moriceau_Pscho 2017_ 40mcube
Benoit-Marie Moriceau_Pscho 2017_ 40mcube
by Patrice HUCHET

40mcube
48, avenue du Sergent Maginot
35000 Rennes
+33 (0)2 90 09 64 11
www.40mcube.org

Horaires d’ouverture

Du mercredi au samedi de 14h à 19h
et sur rendez-vous du mardi au vendredi de 9h à 12h30

Exposition : Whisper to the Landscape

We Are The Painters

11.02.18 – 28.04.18

Un, Deux, Trois… Labanque ! (1ère Part.)

Vue-de-lexposition-Retour-dAbyssinie-©-Marc-Domage
Vue de l’exposition-Retour d’Abyssinie-Pierre Ardouvin-LaBanque ©-Marc-Domage

Trois expositions, trois médiums, trois artistes ouvrent cette saison printanière de LaBanque à Béthune. Trois expositions qui, malgré des différences narratives, ont un point commun, l’entre-deux. Entre présence et absence avec un jeu d’espace temps pour Pierre Ardouvin. Entre force et fragilité pour Rachel Labastie. Entre ici et ailleurs, fiction et réalité pour Brian Griffin.

Du 17 mars au 15 juillet 2018, LaBanque, centre de production et de diffusion en arts visuels, installé comme son nom l’indique dans l’ancienne banque de France de Béthune, nous propose trois expositions monographiques qui sont le fruit de la rencontre entre des artistes, un territoire et un lieu.

Brian Griffin nous propose avec « Between here and nowhere » une aventure photographique et énigmatique dans ce territoire nordique où se mêlent les résidus des derniers conflits mondiaux, le peuple ouvrier et une terre agricole vouée à la pomme de terre.

Le lieu a inspiré à Pierre Ardouvin une installation géante qui nous invite dans une histoire totalement folle, inspirée de ses influences littéraires et références artistiques. « Retour d’Abyssinie » est une balade des profondeurs de la terre aux profondeurs de l’âme.

« De l’apparence des choses, Chapitre VI, Des Forces » de Rachel Labastie perturbe le champ de force tranquille des appartements bourgeois de la banque. Avec ses sculptures de terres molles, ses feux de terre cuite, ses avant-bras tendus par des sangles de déménageurs, elle convoque un certain nomadisme.

Ce jamais (entre)-deux sans trois expositions dense que nous propose LaBanque nous fait emprunter le chemin de contrebandiers côtier, de nos certitudes. Là où il n’y a pas qu’une seule vérité.

Je vous propose aujourd’hui un aperçu de l’exposition de Pierre Ardouvin et demain nous visiterons les expositions de Rachel Labastie et Brian Griffin.

PIERRE ARDOUVIN
« RETOUR D’ABYSSINIE »

Retour d’Abyssinie – Pierre Ardouvin – ADAGP

Fidèle à sa pratique Pierre Ardouvin dévoile la part cachée de nos fossiles culturels, de ce qui en eux « gît » de la mémoire collective et individuelle. Il en exprime les fantasmes, les souvenirs, les renoncements et les rêves avec mélancolie et humour au moyen de sculptures, d’installations, d’images retouchées et de dessins.

Pierre Ardouvin investit le grand plateau de Labanque ainsi que ses sous-sols. Lorsque l’on arrive sur le plateau, la première chose qui attire l’œil dans cette semi pénombre ce sont des bijoux de pacotille qui jonchent le sol ça et là. On a l’impression d’arriver après un casse où tout est parti en vrille, une espèce de « very bad trip » version braquage. Impression renforcée lorsque l’on prolonge le regard et que l’on aperçoit des pieds cachés derrière des rideaux épais aux imprimées de grottes.

Le parcours de l’exposition volontairement libre est sous la forme d’une déambulation. Les œuvres peuvent être vues comme un ensemble ou distinctes les unes des autres. Formant un tout dans une configuration éphémère liée au lieu et au temps de l’exposition, elles sont reliées entre elles par l’installation visuelle (les bijoux) et sonore Au réveil il était midi qui investit la totalité des espaces.

Au-delà de ces rideaux qui représentent des grottes, de la semi pénombre, des pierres précieuses au sol, nous prenons vite conscience que nous sommes finalement dans une caverne plus mystérieuse qu’elle n’y parait. Nous sommes entrainés dans les profondeurs de l’imaginaire et un jeu de présence /absence. Quelques détails confirment que l’histoire est plus complexe.

Retour d’Abyssinie – Pierre Ardouvin – ADAGP

Une réplique réalisée en imprimante 3D du Palais Idéal du Facteur Cheval trône sur une autre réplique, celle de la civière en bois dessinée par Rimbaud qui le transporta lors de son retour d’Abyssinie. Utopie en voyage ? Rimbaud et le Facteur Cheval ont créé des œuvres magistrales sans avoir voyagé. Rimbaud voyagera après avoir écrit son œuvre. Deux voyages intérieurs nés d’une fulgurance et d’un rêve d’ailleurs.

Juste en face un tapis représente le gouffre de Padirac, qui, vu de l’intérieur en contreplongée, s’ouvre sur le ciel. La perspective s’en trouve renversée. Depuis le plafond et jusqu’au sol pend une colonne de bijoux fantaisie prend des allures de corde pour s’échapper ou d’un geyser figé dans le temps. Tout cela nous entraine dans un rêve où se mêlent évasion et chute, angoisse et merveilleux. Nous sommes suspendus dans un espace temps indéfini.  Les repères sont tous modifiés, avec un effet d’ « upside-down » de deux mondes parallèles qui se font face. Les profondeurs de la terre face aux profondeurs intérieures.

Pierre Ardouvin est passionné de littérature de science fiction et il nous embarque pour un voyage dans les méandres de l’imaginaire et du rêve.  Cette vision à deux faces est poursuivie par les tableaux exposés dans la pièce d’à coté, la seule pièce vraiment éclairée de ce Retour d’Abyssinie. Cette série de tableaux composés de reproductions inversées de cartes postales des années 60 aux couleurs criardes reliées en elles par un jeu de peinture de l’artiste ; certaines sont pailletées à la manière des cartes de noël. Un assemblage proche de l’écriture automatique autour du thème du souvenir.

Dans la salle aux archives au sous sol nous sommes dans les enfers avec des éclairs lancés par un jeu de lampes stroboscopiques dont la forme d’éclairs reste gravée dans notre mémoire rétinienne. Toujours au sous sol, deux autres œuvres majeures de Pierre Ardouvin ont été réactivées pour l’occasion. Pour la première, nous entrons dans la reproduction d’une salle d’attente de médecin des années 60 qui, telle une tombe égyptienne, serait une pièce d’archéologie. La seconde, Les larmes de Oum Kalsoum, au centre d’une pièce, une fontaine réalisée avec une petite piscine pour enfant. Cette œuvre possède une dimension poétique et politique. L’eau chante en même temps que la voix envoutante d’Oum Kalsoum, un voyage qui nous emmène au Moyen Orient avec son rêve de liberté

.©-Pierre-Ardouvin-La-tête-en-bas-2017

Entre les bijoux, les souvenirs, les éclairs, les sculptures hommage à la science fiction et l’heroïc-fantasy dont l’artiste est fan, finalement ce voyage nous emmène dans l’univers créatif et fantastique de Pierre Ardouvin lui même. Un voyage étourdissant !

Rendez-vous demain pour la seconde partie de l’article.

INFORMATIONS PRATIQUES
Pierre Ardouvin « Retour D’abyssinie »
Rachel Labastie « De L’apparence Des Choses, Chapitre Vi, Des Forces »
Brian Griffin « Between Here And Nowhere »
Du 17 mars au 15 juillet 2018
LABANQUE
44, place Georges Clémenceau
62400 BETHUNE
Ouvert tous les jours de 14h à 18h30
Fermé le 1er mai
http://www.lab-labanque.fr

by Patrice HUCHET

Sculptures en majesté à Rennes

Présentée du 14 mars au 27 mai 2018 dans trois lieux de Rennes, au Frac Bretagne, au Musée des beaux-arts et à La Criée centre d’art contemporain, l’expo Sculpter (faire à l’atelier) présente l’atelier du sculpteur comme le lieu du faire, mais également comme celui de la pensée, de l’expérimentation et de la recherche.

2018, année folle pour l’art contemporain à Rennes. Elle vient de débuter par l’exposition Sculpter [faire à l’atelier], se poursuivra avec la Collection Pinault au Couvent des Jacobins et se terminera avec Les Ateliers de Rennes, sa biennale.

L’exposition Sculpter [faire à l’atelier] honore la main, le geste et met la fabrication au cœur du processus. Avec plus de 60 artistes âgés de 28 à 72 ans dont une bonne dizaine de bretons, l’exposition  montre, sans chronologie, les différentes évolutions de la pratique de la sculpture.  Une place importante est accordée à la matière qu’elle soit assemblée, déformée, composée ou recyclée.

Une exposition sans barrière qui  se développe sans discontinuité entre trois lieux : le Musée des Beaux Arts, le Frac Bretagne et la Criée, centre d’art contemporain.

Musée des beaux-Arts

Commençons par le Musée des Beaux Arts qui nous accueille avec un monumental Buste de Dewar et Gicquel. Une excellente entrée en matière que cette œuvre qui, avec ironie, et la représentation d’un banal pull torsadé en majesté, rend hommage à la sculpture classique. Un peu plus loin dans le patio du Musée, une énorme moissonneuse étonne par son réalisme et son incongruité dans un tel lieu. Elle moissonne, peut-être, ironiquement elle aussi, le « blé » spéculatif de l’art contemporain si souvent décrié. En tout cas, à coté un mur semble vampirisé par un virus ou plutôt par les plantes parasites de terre cuite de Christelle Familiari qui dialoguent avec notre punkette de l’art, Anita Molinero, qui a piégé dans ses filets des couvercles plastiques de poubelles fondus qui donnent l’impression de vouloir s’en échapper. On dirait une version plastifiée d’un fond marin habité, d’algues, d’anémones et de coraux rouges post-apocalyptiques.

De nombreuses œuvres  donnent à voir la multiplicité de l’art de la sculpture. Diversité de la narration, des propos, des formes et des matières qui toutes sont présentes : ciment, bois, plastique, tissus, métal, terre, et même la limaille de fer, mise en forme par la magie des aimants de Véronique Joumard.

La Criée, centre d’art contemporain

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Ce lieu dorénavant incontournable a choisi de mettre la fête au centre de sa thématique dans la cadre de cette exposition.  Avec notamment une auto-tamponneuse de Pierre Ardouvin qui fonctionne. Elle se trouve étrangement seule sur une petite piste, sur la bande son de Love me tender et sous le regard des dix sculptures de Clédat & Petitpierre, dont les têtes sont inspirées d’œuvres de Munch, Magritte… Ces personnages attendent tranquillement sur leur socle de prendre vie et d’être portées dans une parade mi-carnavalesque mi-funèbre. Cette parade est une vraie performance qui se déroulera dans les rues de Rennes accompagnée par un groupe de musiciens qui jouera le Boléro de Ravel.

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Autres œuvres autour de la performance, celles de Laurent Tixador qui témoigne de ces performances en les mettant en bouteille. Reprenant la représentation du bateau en bouteille qu’affectionnaient certains marins, Laurent Tixador raconte là aussi ces aventures vécues.

FRAC Bretagne

Au Frac, l’exposition investit trois salles du bâtiment construit par Odile Decq. Le panorama se poursuit avec notamment une œuvre qui interroge directement la sculpture et l’art de sculpter. Julien Dubuisson dans un jeu de construction très sophistiqué expose une œuvre composée de 18 éléments qui une fois assemblés représente une architecture, un négatif d’un salon victorien. Un grand nombre de ces éléments font directement référence à l’histoire de l’art en reprenant  notamment des miniaturisations d’une œuvre d’Henri Moore, du cube de Giacometti, et d’une tète antique des Cyclades. L’œuvre est présentée sous trois formes : démontées avec les pièces alignées sur une étagère, une version  assemblée et posée sur le sol, et enfin dans une vidéo où l’on voit une jeune fille tenter de résoudre ce subtil « Rubik’s Cube ». Bluffant !

Richard Fauguet joue aussi d’une certaine façon en réinterprétant un buffet en verre et silicone. Avec cette pièce hybride il fait télescoper l’histoire de l’art et l’art vernaculaire, l’art et l’artisanat. Dans ce jeu de représentation,  l’œuvre qui trône au pied de l’immense escalier, un double nœud rouge surdimensionné de Lilian Bourgeat joue sur les valeurs d’échelles.

L’exposition atteint des sommets au dernier étage du Frac avec une salle dans laquelle on entre immédiatement dans un univers de conte. Les animaux hybrides fantastiques de Laurent Le Deunff, nous font entrer dans un monde mystérieux.

Tout ici évoque magie, mystère, mondes parallèles, 3eme dimension. D’un coté de la pièce, des corps cachés sous des couvertures décorées de signes qui combinent des références du Bauhaus aux motifs des nations indiennes. Ces personnages de Virginie Barré dorment-ils ? Sont-ils en transe ? Se reposent-ils ?  A l’autre bout de la pièce, répondent 2 miroirs psychédéliques, déformés de François Feutrie évoqueraient bien des visions hallucinées sous drogue.

Entre les deux se jouerait-il le voyage dans les visions de ces personnages du départ ? Un voyage qui vous entraine au milieu d’une possible vision chamanique. Avec des animaux fantastiques et des paysages étranges, des formes hybrides, le tout mis en sonorité par deux œuvres l’une de Dominique Blais et l’autre de Patrice Carré. Au centre de la pièce, sur un archipel de rochers aux tons pastel, des mains sont posées parfois jointes ou se serrent. On se demande si elles sont les restes d’un immonde naufrage ou si elles façonnent le rocher. En tout cas une sorte de réparation semble en mouvement. Cet archipel côtoie un immense tapis de vagues sur lequel dansent des pieds blancs, fantômes de danseurs passés. En fait, il s’agit justement du théâtre d’une performance de danse qui sera jouée par un couple pendant l’exposition (quelques représentations). Une œuvre mystère dont la partition est cachée sous une de ses vagues ou de ses langues de tissus. C’est peut être la même chose ne dit-on pas sur une plage léchée par les vagues. Plus loin, un paysage délirant en faïence émaillée d’un bleu-vert tendre renvoie au péché originel  ou pourrait être la représentation du Pays des merveilles d’une Alice en plein rêve érotique.

L’ambiance tout entière de cette salle oscille entre bien-être, trouble, plénitude et ivresse. Il règne ici un parfum du Jardin des Délices de Jérôme Bosch. Fantastique !

Artistes :
Wilfrid Almendra, Pierre Ardouvin, Béatrice Balcou, Élisabeth Ballet, Davide Balula, Richard Baquié, Virginie Barré, Julien Berthier, Dominique Blais, Olivier Blanckart, Katinka Bock, Étienne Bossut, Lilian Bourgeat, Jean-Yves Brélivet, Patrice Carré, Stéphanie Cherpin, Clédat, & Petitpierre, John Cornu, Dewar et Gicquel, Julien Dubuisson, Laurent Duthion, Christelle Familiari, Richard Fauguet, Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, François Feutrie, Adelaïde Feriot, Dominique Ghesquière, Célia Gondol, Séverine Hubard, Véronique Joumard, Pascal Jounier Trémelo, Pierre Labat, Guillaume Leblon, Laurent Le Deunff, Didier Marcel, Vincent Mauger, Théo Mercier, Anita Molinero, Richard Monnier, Benoît-Marie Moriceau, Samir Mougas, Patrick Neu, Gyan Panchal, Bruno Peinado, Francis Raynaud, Hugues Reip, Sylvie Réno, Pascal Rivet, Elsa Sahal, Ernesto Sartori, Elodie Seguin, Rika Tanaka, Eva Taulois, Stéphane Thidet, Laurent Tixador, Francisco Tropa, Morgane Tschiember, Sergio Verastegui, Marion Verboom, Jacques Vieille, Raphaël Zarka.

by Patrice HUCHET

INFORMATIONS PRATIQUES
Sculpter [faire à l’atelier]
Du 14 mars au 27 mai 2018
Frac Bretagne
19 avenue André Mussat – Rennes
Ouvert du mardi au dimanche de 12hà 19h
http://www.fracbretagne.fr
Musée des Beaux-Arts
20 quai Emile Zola – Rennes
Ouvert du mardi au vend. de 10h à 17h et sam. et dim. de 10hà 18h
http://www.mba.rennes.fr
La Criée centre d’art contemporain
Place Honoré Commeurec – Rennes
Ouvert du mardi au vend. de 12hà 19h et sam. et dim. de 14h à 19h
http://www.lacriee.org

Rencontre avec Catherine Elkar, directrice du Frac Bretagne

Photo-Catherine-Elkar-Crédit-François-POIVRET
Photo-Catherine-Elkar-Crédit-François-POIVRET

A l’occasion de l’exposition Sculpter [faire à l’atelier] qui se développe dans trois lieux de Rennes ; le Frac, le Musée des Beaux Arts, la Criée, centre d’art contemporain, J’ai rencontré Catherine Elkar, directrice du Frac Bretagne, tout premier Frac de France.

Photo-Roland-Halbe-REGION-BRETAGNE-Odile Decq
FRAC Bretagne – Photo-Roland-Halbe-REGION-BRETAGNE-Architecte Odile Decq

Patrice Huchet : Un an avant tous les autres, vous êtes le premier né des Frac, vous avez dû déblayer un peu le terrain ?

Catherine Elkar : Au début des années 80, il n’y avait pas dans la région de structures ou d’acteurs privés qui se consacraient à l’art contemporain. Donc nous avions un devoir de référence et d’ouverture. Construire un ensemble et des sous ensembles très ouverts et englobant : L’abstraction, le rapport au paysage et un troisième grand chapitre le rapport à l’histoire. Dans l’esprit de ce qu’avait présenté le Centre Pompidou qui s’appelait Face à l’histoire et qui interrogeait la place de l’artiste à savoir est-ce qu’il est un acteur ou un témoin de son temps ou les deux ? C’est vraiment sur ces trois grands pieds que l’on avance encore aujourd’hui.

Je fais parti de l’équipe du Frac depuis ses débuts et je sais que l’équipe du comité technique est vraiment parti d’une analyse du contexte. Elle a recherché dans une histoire proche, les artistes, les acteurs qui pouvaient permettre de fonder une identité à cette collection initiée d’un coté par un critique d’art qui s’appelait Charles Estienne et qui avait invité, dès les années 50, les artistes de l’abstraction lyrique à venir séjourner en Bretagne et à produire. Cela a créé tout un ensemble de départ avec des œuvres de Hantaï, Degottex, Soulages… De l’autre coté, avec deux grands artistes du Nouveau Réalisme, Jacques Villeglé et Raymond Hains, qui sont natifs de Bretagne.  Donc on est parti de là, puis on a acheté des œuvres dites anciennes (fin des années 40 et début des années 50) et bien sûr des œuvres contemporaines des années 80.

P.H. : Et aujourd’hui ?

C.E. : On tente d’échapper à l’échantillonnage et on peut avoir plusieurs œuvres d’un même artiste. Dans la collection, il y a cette volonté panoramique et ouverte, il y a aussi les ferments qui  permettent grâce à  des ensembles constitués de proposer des monographies. L’accès au grand public à certaines œuvres est ainsi facilité. Nous avons de gros ensembles dont notamment  de Gilles Mahé, Didier Vermeiren, Aurélie Nemours…

Nous sommes restés très proches de l’esprit pionnier des Frac, à savoir, la volonté d’offrir au public un panorama assez vaste de la création contemporaine en présentant tous les langages et toutes les formes de l’art contemporain.

P.H. : Vous avez maintenant un nouveau et magnifique lieu intégrant des espaces d’expositions. Ça change beaucoup de choses ?

C.E. : Avant la construction de ce nouveau bâtiment, nous étions déjà dans la prospective et notre programmation d’expositions nous permettait déjà d’aborder la production. Seulement nous étions nomades. Quand j’ai travaillé sur le programme de création de ce nouveau Frac, il était évident que la programmation devait être intimement liée à la collection. La production est orientée vers la collection. Tout commence et doit aboutir à enrichir la collection. Donc réfléchir à une exposition c’est réfléchir à ce qui va venir intégrer le fonds.

Lorsque je monte des monographies, par exemple, j’invite des artistes qui sont déjà dans la collection et c’est le moyen de réfléchir avec eux comment y compléter leur présence. Soit ce sont des artistes qui n’y sont pas encore mais dont la présence me semble intéressante voire indispensable.

Il  faut prendre en compte une donnée primordiale : les budgets d’acquisition ne sont plus ce qu’ils étaient. Il y a trente ans nous avions la possibilité de faire appel à des artistes de renom qui sont devenus des classiques, mais aujourd’hui, il faut trouver d’autres moyens d’acquisition. Nous devons développer des stratégies alternatives et le moment d’exposition est un moment très favorable pour lié un contact particulier avec l’artiste et l’intéresser à notre projet. Les artistes ont besoin aussi d’être présents dans les collections publiques. Cela valorise leur travail et permet d’assurer une vie à une œuvre. D’être tout simplement visible.  Ici, son œuvre sera montrée, publiée, restaurée, étudiée… donc les artistes y sont très sensibles. C’est peut être moins le cas avec des collections privées où elle est très souvent extraite au regard.

P.H. : La valorisation de la collection passe par des synergies, quelles sont-elles ?

C.E. : Concernant la valorisation et particulièrement la recherche, nous avons la chance d’être à Rennes et d’avoir une section histoire de l’art, un département des arts plastiques à l’université, d’avoir l’Ecole d’Art à l’échelle de la région et l’Ecole d’Architecture. Donc tout un groupe de partenaires qui nous permet de développer un programme de recherche et de travailler sur la valorisation de cette collection.

Autrement dans le cadre de la diffusion régionale, on est plutôt en lien avec les centres d’art, ou d’autres structures qui œuvrent  à la diffusion d’art comme l’Art dans les Chapelles, les associations d’artistes ou toute autre structure appartenant au réseau Art contemporain en Bretagne.

Et puis, il y a cette autre aventure qui est d’accompagner les collectivités dans la mise en place de projets d’expositions. Souvent cela correspond à des envies un peu vague et nous apportons notre expertise pour contribuer à aménager des lieux, à construire un projet. Il faut arriver à transformer une envie en projet artistique et culturel. C’est ce que nous avons réalisé avec la Ville de Landerneau qui a fait appel à nous afin d’aménager et ouvrir une galerie publique consacrée à l’art contemporain dans le cadre de la valorisation du fonds Hélène & Edouard Leclerc. Nous intervenons également sur la programmation régulièrement.

Nous avons aussi l’exemple de St Briac avec qui nous sommes allés assez loin. On monte à la fois les expos dans une galerie située dans l’ancien presbytère, la commune nous a demandé aussi des interventions d’artistes à l’extérieur comme par exemple les 111 cabines du Béchet métamorphosées par Christophe Cuzin.

P.H. : Cela représente à peu près combien d’expos par an ?

C.E. : Hors les murs, nous avons cinq ou sept expositions par an auxquelles nous devons ajouter tous les projets que nos amis du milieu éducatifs dans les milieux scolaires, du secteur médico-social, ou encore dans des établissements publics, ce qui représente une quarantaine de projets par an. C’est vrai, c’est assez énorme !

P.H. : Quels sont les projets à venir ?

C.E. : En 2018, l’actualité sera dense avec pour commencer l’expo en cours Sculpter [faire à l’atelier] au Frac, au Musée des Beaux Arts et à la Criée, centre d’art contemporain. A la fin du mois commence Les Ambassadeurs, puis il y aura l’exposition consacrée à Yvan Salomone qui investira tous les espaces du Frac, la Biennale, et une exposition personnelle d’une artiste, Cécile Bart déjà présente dans nos collections, dont la peinture se déploie dans l’espace.

Les Ambassadeurs, est un projet particulier que nous mettons en place à la fin du mois avec le département d’Ille et Vilaine et la ville de Rennes. L’idée est de présenter six/sept expositions à l’initiative de groupes de personnes de la société civile : collégiens, personnels de l’université Rennes I, personnels de maisons de retraites… A chaque fois, les amateurs deviennent les acteurs, puisse que ce sont eux qui choisissent les œuvres, d’où le nom ambassadeurs.

Je combinerais également deux expositions. L’une dédiée à la peinture à partir des récentes acquisitions. L’autre, en écho à la Biennale, sera organisée par l’Ecole d’Art de Rennes. Il s’agit d’une biennale parallèle, intitulée Exemplaires- Formes et pratiques de l’édition, qui est consacrée aux formes et pratiques de l’édition contemporaine. Comme nous avons la chance d’avoir dans notre collection et dans un autre fonds un grand nombre de livres d’artistes, nous sommes ravis de monter ce type d’expo car ce sont des éditions qui prennent parfois beaucoup de place et par conséquent pas très souvent exposées.

by Patrice HUCHET

INFORMATIONS PRATIQUES
Actuellement au Frac : Sculpter [faire à l’atelier] du 14 mars au 27 mai 2018
FRAC Bretagne
19 Avenue André Mussat,
35011 Rennes cedex
http://www.fracbretagne.fr

A LIRE : 
Sculptures en majesté à Rennes

Rencontre avec Nathalie Ergino, directrice de l’IAC de Villeurbanne

portrait Nathalie Ergino _ photo Blaise Adilon
portrait Nathalie Ergino _ photo Blaise Adilon

J’ai rencontré Nathalie Ergino, directrice de l’IAC (Institut d’Art Contemporain) de Villeurbanne à l’occasion de la nouvelle exposition « The Middle Earth, Projet Méditerranéen » de Maria-Thereza Alves et Jimmie Durham

Patrice Huchet : L’IAC est une double entité : un centre d’art et le FRAC, c’est bien cela ? 

Nathalie Ergino : L’IAC est le fruit d’une fusion en 1998 entre le Nouveau Musée,  l’un des premiers centres d’art en France donc (1978 – 40 ans cette année) et le Frac Rhône Alpes qui est né un peu plus tard. Il n’y a donc plus qu’une structure qui s’appelle l’IAC (Institut d’Art Contemporain). Reparler aujourd’hui  de cette double dimension n’est plus le sujet puisque pour nous c’est un tout. Un ensemble qui met au premier plan la création qui s’est aussi additionnée d’une collection et de la diffusion de cette collection sur les territoires de proximité. Ou parfois plus éloigné.

P.H. : Cela semble une tendance pour les Frac de produire et participer à la création ?

N.E. : En fait, nous sommes probablement un des premiers FRAC nouvelle génération. On peut considérer que nous sommes un centre d’art qui a une collection. Dans mon esprit la collection est le fruit de la création. Un centre d’art est de fait un centre de production même si nous n’avons pas de lieu de résidence dédié. Que les Frac aujourd’hui rejoignent cette question c’est très probable mais pas systématique de mon point de vue.

Notre collection n’a pas pour but d’être exhaustive ni d’être représentative. Elle est le reflet des processus de création mis en place ici et parmi les membres de notre comité d’achat  certaines personnes sont aussi en charge de projets curatoriaux dans leurs propres structures. C’est un travail collaboratif qui n’empêche surtout pas la prospection. Nous plaçons vraiment le principe de création et de collaboration avec les artistes comme point de départ.

P.H. : Concernant les acquisitions y-t-il une ligne directrice ?

N.E. : Si la création est un fondement chez nous ce n’est pas le cas dans toutes les structures. Il n’y a pas d’axe thématique en soit parce que ce n’est pas quelque chose qu’on aime. Ni de la part de mon prédécesseur ni chez moi. On peut toujours dégager des sections thématiques mais aujourd’hui la proximité avec la production artistique influence principalement nos choix.

Il y a quelques années nous étions vraiment sur des créations très immersives, perceptuelles, très orientées vers toutes ces questions sur la programmation d’expositions. Puis nous avons créé, initié par Ann Veronica Janssens et moi-même, le laboratoire espace cerveau sur les questions de « spacialisation », d’espace en tant qu’expérience perceptuelle, d’altération de la conscience, de perte de repères… Cette période est plutôt derrière nous, pas dans le sens de ne plus l’utiliser. Car cette expérience perceptuelle a servi d’outil qui nous amène avec plus d’acuité dans cette période qui est la nôtre. Depuis à peu près un an, on est beaucoup plus dans une approche qui tend à sortir de l’anthropocentrisme. Il ne s’agit pas de paniquer avec la question de l’anthropocène, mais de proposer ce que nous appellons, dans le cadre du laboratoire, le cosmomorphe.

Je travaille vraiment sur des notions qui nous permettent d’envisager l’art en recherche de façon transdisciplinaire, avec les sciences humaines, les neurosciences, la physique, l’astrophysique… mais aussi avec des sciences moins reconnues comme la télépathie, l’hypnose, le chamanisme… Les sciences au sens le plus large possible afin que celles-ci irriguent les projets de création et d’exposition à l’IAC. Alors bien évidemment, parce que nous sommes dans un processus de recherche, c’est un peu compliqué d’en faire un résumé précis et définitif mais ce sont les orientations d’un cycle engagé depuis novembre 2016.

P.H. : Pourriez-vous préciser malgré tout ?

N.E. : Le laboratoire se développe en étapes, sous formes de stations. Unités d’exploration, qui sont constituées de journées d’études, de conférences, d’œuvres à l’étude, qu’elles se déroulent in-situ ou ex-situ (comme par exemple au Centre Pompidou Metz à l’occasion de Jardin infini. De Giverny a l’Amazonie). Les bouleversements biologiques, géologiques, politiques, climatiques ainsi que les récentes recherches scientifiques, nous obligent à repenser et recomposer un monde global humain et non-humain

D’un point de vue strictement artistique, nous restons sur ses préoccupations : quel est ce moment que nous traversons ? Vers un monde cosmomorphe, c’est quoi ? Qu’est-ce que l’on peut construire ensemble qui nous amène à penser et regarder l’accélération de notre société et du monde. La littéralité n’est pas de mise mais en revanche avancer ensemble avec des  artistes et des chercheurs c’est une manière aussi de, sans se leurrer ni se mettre à la place du politique, considérer que l’on contribue à ce changement de civilisation.

P.H. : L’art et la science dans un même mouvement ?

N.E. : C’est vrai que la science vient confirmer nos intuitions et c’est formidable. L’idée est de plus faire partager les imaginaires plutôt que chaque discipline ne les garde pour elle. On sent que cette transdisciplinarité nous permet d’étendre ce partage d’imaginaire à plus de monde qu’à une certaine époque. C’est donc une forme de révolution qui est en place avec ces notions. Par exemple, il y a encore peu, les neurosciences régnaient en maître sur la recherche, depuis, d’autres savoirs comme la plasticité du cerveau, les VAMP neuronales, les recherches sur le microbiote et ainsi de suite sont venus enrichir nos connaissances et on voit bien qu’il y a de nouvelles interactions ou interrelations entre les disciplines. Dans ce contexte, l’homme ne peut plus être seulement au centre du dispositif, il est un des éléments constitutif de cet ensemble. Ces questions, les artistes travaillent dessus et, même si ce n’est pas notre choix spécifique de sélection, c’est quand même une orientation qui est à l’œuvre dans notre projet.

Ce n’est certainement pas un hasard que l’exposition que nous présentons en ce moment soit de Jimmie Durham et Maria-Thereza Alves. Ce sont des artistes qui, au-delà de leur pratique artistique, souvent pluridisciplinaire, ont un engagement politique, humanitaire et écologique. L’exposition, de part sa narration, aborde des thèmes comme la terre, la mer, le végétal, l’humain mais aussi les savoirs, les croyances et le chamanisme en filigrane.

P.H. : Quels sont les projets à venir ?

N.E. : Le programme actuel nous souhaitons le poursuivre encore au moins deux/trois ans. C’est difficile de se projeter plus loin et cela n’aurai pas beaucoup de sens, ni d’intérêt. D’un point de vue structurel, nous sommes pas mal. Certes nos locaux sont dans une petite rue mais ils sont assez étendus. C’est d’ailleurs plus un outil qu’un bâtiment. Cet outil a le mérite d’exister depuis les années 80 et a été revisité en 92. Pour les réserves, elles sont ici, pour tout ce qui est 2D et œuvres fragiles mais tout ce qui est en volume, est entreposé à vingt minutes d’ici. Il n’est pas envisagé de construire un bâtiment contemporain pout le plaisir. On a la possibilité de travailler muséalement sans les contraintes d’un musée. J’ai dirigé un musée et je peux vous assurer que c’est beaucoup simple ici. On a les avantages de notre statut d’association. On se dote vraiment pour la collection des approches muséales sans en avoir les contraintes.

P.H. : Quelles sont les synergies avec la région ?

N.E. : Tout d’abord, je dois préciser que la région Auvergne Rhône Alpes est un très grand territoire et qu’elle compte certainement le plus grand nombre de centres d’art. C’est donc très important pour nous, en tant que Frac, pour faire vivre notre collection. C’est vrai que l’ancien Frac est lié à l’origine de beaucoup de ces structures, nous sommes donc vraiment à leurs cotés et soudés sur des projets communs. Tous les ans, nous avons un temps fort d’une collection partagée sur un lieu du territoire. Nous avons un autre projet de création avec cinq centres d’art que l’on rassemble autour d’un projet commun. Cinq artistes que l’on choisi ensemble, c’est assez fort comme engagement mutuel.

De façon plus local, il y a une collaboration qui s’était établie avant mon arrivée afin que l’IAC soit un des lieux de la Biennale. On a réfléchi à l’idée que l’IAC trouve une place plus spécifique que simplement un lieu d’accueil. C’est pourquoi nous accueillons depuis 2009 un projet monté ensemble, dont l’inspiration revient à Thierry Raspail du MAC, un rendez-vous jeune création internationale. Dans ce cadre, l’IAC devient la section des artistes émergents lors de la Biennale.  L’école d’art nous a rejoins dès le début. C’est vraiment un projet commun : MAC (Musée d’Art Contemporain), Biennale, Ecole d’art et l’IAC pour promouvoir la jeune création. On demande à dix commissaires de sélectionner 10 artistes résidents en France et dix autres sont proposés par des commissaires de biennales du monde entier. C’est plutôt très coopératif comme démarche.

On est très heureux car je dois ajouter que les années hors biennales nous continuons à travailler ensemble notamment pour exporter nos artistes français. Par exemple, au mois de juin nous allons à Cuba.

P.H. : Y-a-t-il  beaucoup d’opérations comme celle-ci à l’étranger ?

N.E. : Nous la programmons une année sur deux (intercalée avec la biennale). Nous accompagnons  ces artistes afin que l’expérience soit intéressante, riche et bien sûr qu’ils puissent rencontrer une scène artistique étrangère. Ils sont déjà allés à Shanghai, Singapore, en Afrique du Sud. Nous aimons vraiment beaucoup travailler directement avec les artistes.

Merci Nathalie.

Demain, retrouvez l’article sur l’exposition en cours : The Middle Earth, Projet Méditerranéen de Maria-Thereza Alves et Jimmie Durham

INFORMATIONS PRATIQUES
Exposition en cours
The Middle Earth, Projet Méditerranéen
Maria-Thereza Alves et Jimmie Durham
du 2 mars au 27 mai 2018
Institut d’Art Contemporain
11, rue Docteur Dolard
69100 Villeurbanne
http://i-ac.eu/

by Patrice HUCHET

La métropole rouennaise invite l’art contemporain dans ses musées à l’occasion de la 3ème édition de LA RONDE

Ann-Veronica-Janssen-Stella
Ann-Veronica-Janssen-Stella

LA RONDE est un événement collaboratif ouvert à la création contemporaine qui permet aux jeunes professionnels, artistes, commissaires, de trouver dans 8 musées de la métropole rouennaise un terrain de jeu. Elle propose, pendant 2 mois, un dialogue entre les musées, leurs œuvres et les créations contemporaines d’une quinzaine d’artistes, de toutes disciplines confondues, jeunes ou de renommée internationale, comme Ann Veronica Janssens qui présente pour l’occasion l’une de ses célèbres, Stella.

Photographie, installation, peinture, céramique, cirque, magie, La Ronde danse sur toutes les pistes créatives. Sans vous dévoiler l’ensemble des artistes invités et des œuvres présentées voici quelques notes pour vous mettre en jambes.

Dans la plus pure tradition des natures mortes de la peinture flamande du XVIIe siècle Nicolas Wilmouth vous invite au festin avec sa série «Fables». Sous la patine de plaques de verre albuminées et pigmentées, objets étranges, fleurs, fruits et animaux, superbement mise en scène, nous content des fables comme : Le lièvre et la tubéreuse, le héron et la murène, l’arbre à seiche… Avec nostalgie, ce conte photographique nous interroge sur notre existence, tout en s’amusant à créer des ponts entre le passé et la modernité.

Benoit Billotte, au Musée des Antiquités, propose une archéologie de son propre travail en disséminant ça et là des fragments de ses œuvres. Ces éléments, en terre cuite, plomb moulé ou sérigraphie, dialoguent avec les pièces présentées dans les vitrines du musée avec une étonnante harmonie. Dans le même esprit scientifique, au musée des Beaux-Arts, Georges Adéagbo, tel un ethnologue, étudie, cherche. Passionné de littérature, ses œuvres sont documentées et bavardes. Il crée des installations dans lesquelles il combine des ouvrages, des coupures de presse, des disques, des objets trouvés ou chinés avec des sculptures réalisées sur sa demande au Benin par des artisans. Décortiquant ainsi les éléments culturels qui constituent son sujet et questionnant l’art au sens large et notre société.

Habitué a arpenté le monde à la rencontre de nouveaux territoires afin de comprendre ses occupants, leurs cultures et leurs pratiques sociales, Rodolphe Huguet, présente avec sa série d’autoportraits de rencontrer, une fois n’est pas coutume, son monde intérieur. Dans la salle des vanités du musée des beaux arts, un mur de 25 autoportraits sous forme de crânes vous fait face. Vingt cinq visions de son psychisme et ses différentes émotions faisant suite à un traumatisme crânien sévère. Troublant et beau est ce face à face avec ces orbites hallucinées qui vous hypnotisent.

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Fréderique Chauveaux met le feu au Musée industriel de la Corderie Vallois de Notre-Dame de Bondeville. En tant que danseuse, elle aime les corps et s’amuse à leur donner une autre forme narrative avec la vidéo, dans le même esprit que Samuel Rousseau qui projette ses vidéos sur des objets. Ici, une installation chemises blanches, symboles de corps, s’enflamme sous le feu de la projection vidéo. Autre artiste à jouer avec le feu, Akira Inumaru, qui brûle à la loupe ses délicates peintures sur papier de fleurs et de végétaux. Un acte artistique qui fascine et pousse à s’interroger sur le double pouvoir du soleil : permettre la vie et la beauté mais aussi détruire. Apprivoiser le soleil, c’est peut être le projet d’Akira Inumaru.

Un lit de feuilles en porcelaine bleues emportées par le vent, des graines de pissenlit qui ensemencent des pages de journaux blanches. La légèreté et la fragilité, l’air et l’éphémère émanent des œuvres de Perrine Lievens.  Elle ralentit le temps et va a contre-courant de notre époque. Rendu si fragile, le temps devient un bien précieux.

Fragile aussi, notre planète. Comme a pu le constaté Thomas Cartron, lors de son périple sur les rives asséchées de la mer d’Aral en Ouzbékistan, dont il n’a pu ramener que le souvenir entêtant du motif traditionnel ouzbek de la fleur de coton.

Roland Cros a installé dans le jardin de la Maison de Corneille OV, une œuvre énigmatique en lamelles de bois. La forme rappelle les restes d’un cocon, d’un nid ou d’un œuf géant, qui se serait égaré par le plus grand des mystères dans ce jardin. Son nom, OV, évoque d’ailleurs l’œuf de part sa racine étymologique, mais aussi les deux première lettre de l’acronyme OVNI. Une œuvre poétique d’une très grande beauté graphique qui invite chacun à construire sa propre narration. Anne Houel, quant à elle,  fait de l’architecture son sujet de prédilection. Dans sa serre installée dans le square André Malraux , elle cultive le souvenir d’un monde détruit constitué de débris,  de gravats, de bloc de béton. Cette sculpture se veut être comme un petit monument dédié à la culture et l’histoire de l’architecture qui disparaît.

Les personnages de Fred le Chevalier dansent, glissent et courent sur les murs de Belleville à Paris depuis un bon moment. Aujourd’hui, c’est au Musée National de l’Education, que ces personnages aux traits enfantins, sont venus nous conter une histoire.

LA RONDE est une promenade dans les boucles de la Seine rouennaise qui traverse plusieurs époques, différents lieux, de nombreuses formes créatives et fait tomber les frontières entre les arts.

Les artistes : Ann Veronica Janssens – Georges Adéagbo – Perrine Lievens – Nicolas Wilmouth – Rodolphe Huguet – Etienne Saglio – Benoît Billotte – Julie Pradier – Thomas Carton – Akira Inumaru – Roland Cros – Frédérique Chauveaux – Fred Le Chevalier – Anne Houet – Sophie Ristelhueber

INFORMATIONS PRATIQUES
LA RONDE
Du 26 janvier au 26 mars 2018
Sous la direction de Joanne Snrech et Sylvain Amic
Musée des Beaux-Arts
Esplanade Marcel Duchamp
76000 Rouen
http://mbarouen.fr
• Musée de la Céramique
1, rue Faucon
76000 Rouen
http://museedelaceramique.fr
• Musée des Antiquités
198, rue Beauvoisine ou rue Louis Ricard 76000 Rouen
http://museedesantiquites.fr
• Musée Le Secq des Tournelles
2, rue Jacques Villon
76000 Rouen
http://museelesecqdestournelles.fr
• Musée National de l’Education – Centre de Ressources
6, rue de Bihorel
76000 Rouen
• La Fabrique des Savoirs
7, cours Gambetta
Elbeuf
http://lafabriquedessavoirs.fr
• Maison de Pierre Corneille
502, rue Pierre Corneille
Petit-Couronne
http://museepierrecorneille.fr
• Musée de la Corderie Vallois
185, route de Dieppe
Notre-Dame-de-Bondeville
http://corderievallois.fr

Johan Creten, figure de proue du renouveau de la céramique dans l’art contemporain

portrait de Johan Creten-Photo Claire Dorn_Courtesy Perrotin
Portrait de Johan Creten-Photo Claire Dorn_Courtesy Perrotin

J’ai rencontré Johan Creten, l’une des figures de proue du renouveau de la céramique dans l’art contemporain, à l’occasion de son exposition à la galerie Perrotin. Il y a un an, le Frac de Sète lui consacrait une magnifique rétrospective. Nous profitons de cette exposition parisienne pour parler de son travail et peut être mieux faire connaitre l’un des artistes qui a redonné à la céramique, pourtant longtemps déconsidérée, ses lettres de noblesse. Il a ouvert la voie à de nombreux jeunes artistes contemporains. Pour cette exposition intitulée Sunrise/Sunset, quelques bronzes viennent dialoguer avec des œuvres précoces et des nouvelles productions, en céramique bien sûr.

Je le rencontre dans sa galerie parisienne.

Patrice Huchet : Le titre de l’exposition ainsi que celui de vos œuvres ne sont pas évidents et semblent obscurs ou en tout cas énigmatiques ?
Johan Creten : Oui c’est vrai. D’ailleurs, je préciserais plus énigmatiques qu’obscurs. Je trouve précisément que le mot énigmatique est un joli mot car mes œuvres ne sont pas si obscures que cela. Quand on veut s’y plonger, elles deviennent plus claires et leur compréhension vient assez vite. C’est vrai que les mots sont dangereux. Car ils disent des choses précises. Particulièrement en France ou le verbe est vecteur de beaucoup de choses. Les titres m’amusent beaucoup, c’est souvent un moment très intéressant.

P.H. : D’ailleurs parmi ces titres, vous en avez dans différentes langues, français, anglais, allemand… Comment se fait ce choix ? Est-ce défini par le lieu de production?
J. C. : Ce n’est pas du tout lié au lieu de production mais au sujet. La langue est porteuse d’un univers, elle imprime un contexte culturel à l’œuvre. Par exemple, Aus dem Sérail fait référence à  « l’Enlèvement au Sérail », une œuvre de Mozart dont le livret est en allemand. C’était donc tout naturel. Vous savez je suis belge, je paye mes impôts en France, je travaille aussi aux Pays Bas et aux USA, les langues font parti mon univers et ont quelque chose de fascinant.

vue de l’expo Sunrise/Sunset et oeuvres – Johan Creten – photos Claire Dorn – ADAGP – Courtesy Perrotin

P.H. : Sunrise /Sunset, que pouvez-vous nous en dire ?
J. C. : J’avais envisagé un autre titre mais il était plus polémique, plus violent, et pouvait créer le scandale. Finalement il été retiré et celui-ci, sans renier mon propos, a une dimension plus poétique. L’exposition vous accueille directement avec ce titre peint sur un drap blanc, comme une pancarte de manifestant. Il jouxte une autre œuvre, le Présentoir d’Orange. L’orange, ce fruit originaire de Chine, nous a été transmis par les Perses et son nom est d’origine arabe. C’est le fruit que l’on donne aux prisonniers et aux malades car c’est une bombe de vitamines. Mais c’est plus que cela, car une orange, par sa couleur et sa force, c’est aussi le soleil qui donne la lumière. Vous voyez les deux éléments mis cote à cote, incarnent plusieurs dimensions : un questionnement entre l’orient et l’occident, entre dominants et dominés, le début et la fin d’un cycle, des empires, d’une société… et l’on pourrait creuser encore. Un jeu à plusieurs lectures qui court dans chacune des salles.

P.H. : Justement, je vous invite à faire le tour des salles ensemble, si vous voulez bien.
J. C. : Vous voyez par exemple, dans le mot sunset il y a le mot « set » qui a un grand nombre de significations mais ici que l’on pourrait traduire par « mise en décor ». J’ai mis des rideaux aux fenêtres. Il y a des œuvres imposantes et des œuvres minuscules. J’ai positionné des sièges d’observation. L’exposition dans sa globalité, occupe tout l’espace et le regard va vers le bas, vers le haut comme dans une mise en scène. Des pièces sont à l’ombre, d’autres en pleine lumière ce qui est l’opposé de la classique mise en exposition avec une lecture linéaire. Chez Emmanuel Perrotin, j’ai eu carte blanche. J’ai mis du voilage aux fenêtres, qui répond aux femmes voilées, à la vierge d’Alep. Le voile est un mot tabou aujourd’hui, ici il passe d’une religion à une autre. Il évoque également le conflit en cours au Proche Orient. Le voile est une image de la tragédie, du deuil, de la douleur universelle.

P.H. : Et au milieu cet aigle impérial, vous cherchez à provoquer ?
J. C. : Je cherche peut être à réveiller mais pas à provoquer. Dénoncer mais avec tendresse. Je souhaitais avec ces points d’observation disséminés dans la pièce, ralentir le temps. Ils sont comme des socles de sculpture et invitent le visiteur à s’assoir, à prendre le temps, ressentir. Je fais une proposition de slow show.
Toutefois, je reconnais que j’aime susciter des réactions. Par exemple, l’autre jour on m’a signalé que la femme de ménage de la galerie était très émue devant une des femmes voilées. Certains visiteurs refusent de regarder certaines de mes œuvres. Et ce n’est pas la première fois. Elles provoquent des émotions contradictoires, paradoxales. Elles ont en elles plusieurs lectures et leur interprétation est sur le fil du rasoir et peut basculer d’un coté ou de l’autre. La cohabitation dans la même pièce de femmes voilées, d’une vierge, de l’aigle américain, d’un sexe féminin parle évidemment du choc des civilisations.

P.H. : Chacune des salles a cette dimension politique ?
J. C. : Oui, j’ai construit l’exposition dans ce sens. Par exemple Madame Buterfly de Puccini est une œuvre éminemment romantique mais aussi politique. C’est un choc de deux civilisations. En hommage, j’ai créée une œuvre du même nom faite de deux battes de base ball en grès émaillé. La batte de base ball est une arme de sport, c’est un symbole phallique par excellence, mais l’apport des papillons qui se posent dessus rend l’arme impuissante. Lui enlève toute violence et interroge de façon poétique la domination, quelle soit sexuelle ou politique.

vue de l’expo Sunrise/Sunset et oeuvres – Johan Creten – photos Claire Dorn – ADAGP – Courtesy Perrotin

P.H. : Dans cette autre salle, une œuvre sort du lot, un pêle-mêle ?
J. C. : Il s’agit de The Gate, une œuvre ancienne (2001). Une série de photos qui relate une résidence dans un village près d’Angers. Dans ce petit coin rural, il y avait un parking dont l’entrée a été habillée d’un portique. Effet de style soit. Mais pas seulement. Car il s’agissait pour la commune d’empêcher les gens du voyage de venir s’y installer. Le portique ne permettant pas aux caravanes de passer. J’ai donc, lors de cette résidence, fermé à mon tour celui-ci en le comblant avec des briques ajourées fabriquées spécialement pour l’occasion. Des briques en forme de croix grecque ouvertes créant un claustra. Une fois assemblées, elles font apparaitre de façon subtile une autre forme, une croix gammée. Il s’agissait pour moi de parler de ce refus ordinaire de l’autre, d’avoir une approche d’activiste, comme le fait actuellement Aï Weiwei avec une œuvre également appelée The Gate d’ailleurs.

P.H. : Dans cette salle deux nouveaux bronzes représentent des vautours au sommet d’escaliers en colimaçon, intitulés Im Abendrot « Au crépuscule », ou plus exactement « dans la rougeur du soir », le titre du dernier des quatre derniers lieder de Richard Strauss. Nouvelle référence à la musique classique. La fin d’un autre empire ?
J. C. : C’est bien la pédagogie mais j’aime bien aussi l’idée que le visiteur se perde dans l’interprétation d’une œuvre, car elle doit être porteuse de mystère. C’est intéressant que chacun puisse échafauder ces propres scénarii. Par exemple, j’ai réalisé une grande version de cette œuvre. Quand elle est dehors sous la pluie, elle s’apparente à un oiseau mazouté. Mais sous un ciel bleu, elle devient un pamphlet anti fasciste, qui dénonce les états puissants et dominateurs. Un aigle est un symbole fort. Il est à la fois symbole de dictature, mais aussi des Etats-Unis, de la France sous Napoléon. C’est le symbole de l’animal qui va le plus haut dans le ciel, au plus près de dieu, et qui a une vision globale de ce qui se passe en dessous. Il incarne aussi la surveillance. Ces oiseaux sont perchés sur des escaliers en spirale qui incarne, le temps, et suggère un cycle. Nous sommes toujours dans le jeu du cycle.

P.H. : Vous nous aviez habitués à un bestiaire d’animaux hybrides, ces oiseaux peuvent évoquer des vautours, des aigles, des cormorans… Des restes d’hybridation ?
J. C. : De Gier, le vautour géant qui vous accueille dans la cour de la galerie, n’est pas un vraiment un vautour mais plutôt un hippocampe, un cormoran… on peut y voir une œuvre au message écologique. J’aime laisser une ouverture, une petite ambigüité, que le visiteur s’approprie la lecture de l’œuvre. Elles peuvent évoquer des pays totalitaires, des sujets écologiques, économiques. Tout comme Sign of Time, ce symbole de dollar, enveloppé d’insectes que l’on arrive à peine à identifier. L’ensemble semble englué. Et lorsque l’on regarde l’œuvre de l’autre coté le signe infini apparaît. Toutes les interprétations autour de la finance et du cycle sont permises. Certaines personnes y ont même vu des danseuses. J’adore cela.

P.H. : Nous laisserons donc aux visiteurs la joie d’interpréter eux-mêmes les autres œuvres. Que pouvez-vous nous dire sur ce qui détermine votre choix entre le bronze et la céramique ?
J. C. : C’est très instinctif. Je choisi par exemple la céramique quand la couleur ou la texture sont importantes. D’autre part c’est un matériau beaucoup plus direct, plus émotionnel. Le bronze, c’est autre chose. Il est lié à une notion d’éternité. Il se confronte au temps et a une certaine noblesse. C’est une matière très bourgeoise, tellement capitaliste. J’aime aussi l’idée de faire des œuvres avec ce potentiel de résistance au temps.
D’autre part, il y a également un rapport au travail lui-même. Sur un bronze, il y beaucoup d’intervenants. Sur une sculpture comme celle de la cour, il y a 45 spécialistes qui interviennent pendant un an, alors que sur une céramique comme celle-ci, je travaille aussi avec des artisans, mais je modèle l’œuvre. Il y a un contact à la matière et à l’objet, un rapport physique plus charnel.

P.H. : J’ai lu que vous aviez fait le choix de la céramique il y a quelques années par provocation. Qu’en est-il ?
J. C. : Quand aujourd’hui on dit Creten précurseur du renouveau de la céramique, c’est super et je suis content, car il est vrai qu’il y a 25 ans cette matière était très mal considérée, on la disait ringarde, matière à mamie, on n’imaginait pas faire de l’art sérieux avec de la céramique.
Alors que c’était un parti pris risqué et envisagé comme un acte de suicide artistique, j’ai fait le choix d’apprendre, de trouver un chemin singulier, de me différencier. Et puis, j’ai appris a apprivoiser cette matière, elle est malléable, elle me permet de dire plus de choses que la peinture, ou un autre médium. Alors oui, c’était peut être un acte provocateur mais aussi un acte de revendication pour prendre ma place. Un autre article titrait : Creten a horreur de la céramique. C’est vrai, je déteste la cuisine de la céramique mais j’adore travailler la terre. J’aime bien l’ambigüité. J’ai rendu la vie difficile à mes marchands, à mes collectionneurs car j’ai toujours refusé de faire du papier peint pour riches, je n’ai jamais voulu reproduire la même chose à l’infini dans un système hyper capitaliste. J’ai préféré chercher de nouvelles pistes.

Cette expo est difficile car les collectionneurs ont besoin de deux-trois ans de visibilité d’un artiste avant d’appréhender ses œuvres et de se lancer. Mais c’est un choix de liberté, un choix politique de liberté. C’est donc très courageux pour Emmanuel Perrotin en France et Almine Rech en Belgique de me donner cette liberté, de montrer ces choses qui ne s’inscrivent pas dans une mode. On travaille ensemble pour que cela devienne plus évident et acquis par le public.

vue de l’expo Sunrise/Sunset et oeuvres – Johan Creten – photos Claire Dorn – ADAGP – Courtesy Perrotin

P.H. : Pour le public, je crois que le travail semble réussi à voir la fréquentation de l’exposition. Un vrai succès. Merci Johan.

INFORMATIONS PRATIQUES
Johan Creten
Sunrise/Sunset
Du 10 janvier au 10 mars 2018
Galerie Perrotin
76 Rue de Turenne
75003 Paris
http://www.perrotin.com