John Latham: “Fabriques de Contre-Savoirs” au Frac Lorraine

John Latham Tunnel Piece PhD for Dogs 1998_ Photo Fred Dott
John Latham Tunnel Piece PhD for Dogs 1998_ Photo Fred Dott

Fabriques de Contre-Savoirs est une exposition collective, un dialogue autour du travail de John Latham, avec des artistes d’horizons et générations différentes. Chacun dans sa pratique, questionne la diffusion de la connaissance et fait écho à la démarche propre à l’artiste conceptuel britannique mort en 2006.

Mais qui est donc John Latham ?

Artiste conceptuel britannique né en 1921, John Latham étudie au Chelsea College of Art and Design (anciennement Chelsea School of Art) puis enseigne à la célèbre à la St-Martins School of Art de Londres. Alors qu’il débute son parcours artistique avec la peinture au pistolet et réalise des pulvérisations, il est très vite influencé par l’art performatif et participe en 1966 au « Symposium sur la destruction dans l’art » au coté d’artistes du mouvement Fluxus. A cette période, il emprunte à l’école d’art où il enseigne l’ouvrage «  Art and Culture » de Clement Greenberg et invite ses étudiants à le mâcher puis à le cracher dans une fiole lors d’une performance intitulée «  Spit and Chew » (cracher et mâcher).Un long processus chimique de transformation s’ensuit pendant un an avant que l’ouvrage ne soit rendu à l’école sous forme liquide qualifiée d’«Essence de Greenberg». Dans ce même esprit, il enferme dans des colonnes de verre des fragments de théorèmes.

Sa pratique se développe et s’inscrit dans une cosmologie qui engloberait toutes les disciplines pour dépasser la dualité, pratiquer l’auto-contradiction et les associations d’idées, parfois incongrues, et qui passent outre les catégories classiques de l’art. Il remet en question les structures traditionnelles de l’art, de la science et de la philosophie. Son œuvre est liée à une théorie de l’art comme mode de connaissance, et insiste sur le caractère essentiellement transitoire des réalités matérielles. Artiste clivant, il sera considéré par certains comme un mystificateur et regardé comme un génie par d’autres.

La question des savoirs, un sujet d’actualité

En cette période, où se confondent de plus de plus l’opinion et le savoir, où la notion de vérité est véritablement interrogée notamment avec la profusion des « fake news » ou de ce que l’une des porte-paroles de Trump, prise en flagrant délit de mensonge, invoquait comme vérité «alternative».  Big Brother, dans le roman de George Orwell, ne réécrivait- il pas l’histoire et réduisait le langage à sa plus simple expression en « novlangue » afin de mieux dominer le savoir et l’information. Les savoirs historiques, scientifiques, sont remis en question actuellement par certains politiques, certaines religions, et même par certains courants scientifiques eux-mêmes. Pour John Latham la connaissance est formatée et diffusée par les différents pouvoirs en place, délaissant une possibilité de contre-savoirs. Entre tout noir ou tout blanc, John Latham s’autorise des nuances grises sur ses questionnements, n’hésitant à pratiquer la contradiction. On voit donc la frontière ténue qu’il peut y avoir entre réflexion et  dénonciation du formatage et la diffusion des savoirs avec une utilisation délibérée de désinformation à des fins autoritaires. L’anticonformisme de Latham l’amènerait plutôt vers la première position et le questionnement.

Le travail hétérogène de John Latham se matérialise à la fois sous la forme de sculptures, écrits théoriques, performances, peinture, projets pour l’espace public… C’est ce fil conducteur de l’exposition, entre John Latham et les artistes invités.

Une exposition bavarde qui implique le visiteur.

Est-ce une œuvre d’art ? Est-ce un élément de projet ? Est-ce l’idée d’un projet ?

John Latham, dont le travail n’a jamais été présenté en France, ne fait pas la différence. Il ne met pas de frontière entre l’art et les sciences par exemple. Son œuvre est diversifiée, contradictoire, confuse comme la toile d’une araignée qui aurait pris des stupéfiants.

Il a souvent travaillé sur et à partir des livres qu’il découpe, assemble, dissèque non sans humour. Pour lui tous les réceptacles et diffuseurs de savoirs sont des matières premières, que ce soit les livres, les documentaires, la vidéo, la télévision, les études scientifiques…

L’exposition met en miroir sa pratique avec celle des artistes plus jeunes qui ont la même démarche que lui. La multiplicité des œuvres choisies et réunies par ces artistes, permet d’appréhender la complexité de ce personnage controversé, les paradoxes entourant son travail et l’humour qui peut s’en dégager.

Par exemple, Jay Chung & Q. Takeki Maeda nous propose de réunir une série de photographies prises par Teruo Nishiyama, un métallurgiste passionné par l’art, qui avait décidé de documenter la vie artistique de Tokyo entre les années 1964 et 1968. Les images ainsi réunies produisent indirectement  un portrait de cet homme et de son regard sur l’art. Œuvre ? Documentaire ? Portrait ? Art ? Les frontières n’existent plus.

La graphiste Sheila Levrant a décidé de suivre les conférences d’Aspen en 1971, un événement qui permettaient de réfléchir sur les liens entre design et écologie, et de rendre compte de la diversité de points de vue les participants. Sa mise en forme libre et influencée par son métier, propose un compte-rendu qui devient œuvre textuelle et graphique à la fois. Alex Martinis Roe construit, dans sa vidéo qui rassemble les voix et expériences de plusieurs femmes autour de l’héritage de mai 68, une juxtaposition de générations qui interroge la possibilité même de la transmission généalogique.

vue del'exposition

Toute l’exposition propose ainsi une déambulation entre des œuvres qui interrogent les rapports humains que la transmission de connaissances construit. Les artistes s’approprient les formes qu’elle produit: photographies, vidéos, analyses sociologiques ou scientifiques, livres, journaux, photocopieur, affiches, fax… Elle met en évidence ou activer des processus qui cherchent à dépasser la division classique entre savoir et expérience, entre enseignement et pratique. Les œuvres soulignent l’impossibilité d’une transmission objective et incitent à la production d’outils de partage critiques face aux normes du savoir.

 

Fabriques de Contre-Savoirs

9 novembre 2018 – 10 février 2019

49 Nord 6 Est – Frac Lorraine

1bis, rue des Trinitaines

57000 Metz

www.fraclorraine.org

Publicités

Je m’appelle Cortana, une expo textuellement vôtre !

 Je m’appelle Cortana de Sylvie Fanchon au Frac Franche-Comté de Besançon propose un dialogue entre les œuvres de Sylvie Fanchon avec les œuvres des deux Frac Bourgogne-Franche-Comté.

sylvie-fanchon-bonjour-je-mappelle-cortana-e1544197925585.jpg
Sylvie Fanchon, Bonjour je m’appelle Cortana

A travers une pratique aisément identifiable Sylvie Fanchon peint avec un protocole récurrent : économie de moyen, bichromie, planéité, schématisation… Avec des formes simplifiées en aplat elle crée un alphabet d’icônes proches de la signalétique ou du logotype, sans expressivité apparente. Elle intègre petit à petit le texte pour la seule beauté plastique des lettres reprenant là encore des typographies les plus neutres possibles. A partir de 2014, avec sa série Tableaux scotch, Sylvie Fanchon expérimente une nouvelle technique en appliquant sur sa toile une première couche sur laquelle elle appose des bandes adhésives avant de recouvrir l’ensemble d’une seconde couleur. Une fois les scotchs arrachés, les motifs apparaissent en réserve, instaurant une relation troublante entre la forme et le fond. La lettre qui apparaissait de façon sporadique se fait de plus en plus présente dans son travail.

« J’ai toujours envisagé le tableau comme un lieu de pensée. Cette pensée est spécifiquement plastique… La peinture se résume à un constat simple : quoi peindre et comment peindre » dit-elle paraphrasant dans la seconde partie Gerhard Richter. Sylvie fanchon interroge le monde, le monde de l’art et le médium, aujourd’hui elle travaille principalement par empreintes, utilisant les scotchs, les lettres et les pochoirs. Cette pratique prend une dimension importante au point de quitter la toile pour s’exprimer sur des murs entiers notamment avec sa série SF comme on a pu le voir encore récemment avec SagesFemmes au MacVal de Vitry sur Seine.

Les mots choisis par Sylvie Fanchon sont empruntés à notre environnement. Dans le cas de l’exposition présentée au Frac Franche-Comté, il s’agit d’une rencontre étrange avec une voix synthétique qui s’est présentée sous le nom de Cortana. Suite à la perte de son téléphone, Sylvie Fanchon rachète un mobile et c’est alors qu’elle entend la voix de Cortana, l’assistant personnel de recherche crée par Microsoft. Cet assistant peut fournir à son utilisateur des suggestions et des rappels tout en se basant sur les données personnelles récoltées par Microsoft. Sylvie Fanchon reprend donc les messages et phrases émises par Cortana révélant l’étrangeté, l’incongruité de cette intrusion, et finalement une certaine vacuité de notre nouveau monde numérique imprégné d’intelligence artificielle incapable de compréhension de sens. Elle dénonce en même temps la pseudo convivialité de Cortana dont la fonction première est de récolter des informations privées dans un but d’instrumentalisation de ces données à des fins commerciales et autres…

bonjourjesuisici_-sylvie-fanchon.jpg

Les phrases de Cortana sont réduites à de simples formes, à de simples codes, dans le même esprit que les schémas des débuts de Sylvie Fanchon. Les mots s’enchainent sans espaces, sans ponctuation. Les lettres sans accent sont collées les unes aux autres et sont en partie occultées par des déchirures des scotchs donnant au texte une construction géométrique. Elle cherche à entraver la lecture, de façon à ce que le regardeur perçoive d’abord l’ensemble de l’œuvre comme une peinture, et que la lecture vienne dans un second temps. Dans certaines de ses toiles, avec une certaine ironie, elle mêle à ses textes des personnages de bande dessinée, notamment le coyote de Tex Avery, renforçant la dimension humoristique. Elle poursuit sa démarche de perturbation en salissant certaines parties de la toile. Dans cette succession de phrases qui se veulent conviviales, comme des invitations à la cordialité, et qui finalement s’avèrent intrusives, des immiscions dans la vie privée, Sylvie fanchon parvient avec un brin d’insolence à dénoncer toute forme d’autorité, de hiérarchies dans ses références, qu’elles soient issues de la bande dessinée, du cinéma, de la littérature.

Dans cette exposition se succèdent des toiles et des muraux. Ces fameux muraux dont les scotchs sont déchirés à la main afin d’apporter une dynamique plus importante. Ces grandes bandes inclinées dans lesquelles se distingue un texte horizontal, s’accordent avec l’architecture. « Alors que le tableau convoque l’échelle du corps dans une discussion d’homme à homme, en travaillant à l’échelle des murs cela me permet de prendre l’espace à bras-le-corps, et d’en souligner la monumentalité. » précise Sylvie Fanchon. Cette alternance de toiles et de muraux est mise en dialogue avec des œuvres des Frac Bourgogne-Franche-Comté. « Les œuvres choisies font référence à l’écriture, elles interpellent le spectateur sur un mode transgressif. Elles désacralisent nos grandes idées sur l’art et font vaciller nos certitudes, pointent les dérives autoritaire de nos société et de certains de nos comportements. Animées d’un humour grinçant corrosif, et pratiquant l’autodérision, elles interrogent nos notions de bon ou de mauvais goût. » souligne-elle.

Ce qui rapproche toutes ses œuvres entre elles et avec l’ensemble de Cortana, c’est qu’elles s’adressent sur un mode impératif, très direct au regardeur comme une injonction. Par exemple, dans la première salle Remember what is missing (2016) de Marco Godinho, est une œuvre au sol avec un texte en réserve sur un rectangle de sable. Ou encore avec deux œuvres d’Amikam Toren : deux toiles achetées dans une brocante représentant des paysages paisibles dignes d’une boîte de chocolats de Noël, dans lesquelles il a découpé une phrase nous rappelant que nous sommes surveillés, que notre liberté est une illusion. L’opposition est saisissante.

Dans une salle suivante c’est avec Hommage à Emile Coué d’Alain Séchas (2006), une œuvre cinétique et sonore qui hypnotise le visiteur en lui répétant inlassablement que tout va bien. Elle résume assez bien l’art de Sylvie fanchon ; œuvre graphique dans laquelle on peut imaginer un personnage de cartoon en la personne de Mickey, œuvre répétitive avec des mots qui, décontextualisés, perdent leur force. L’œuvre Fixer de Richard Baquié dont le mot est réalisé comme une structure d’architecture métallique devant une photographie de paysage. Elle montre à la fois l’archéologie de la fabrication de l’œuvre, le faire est apparent et dont les diagonales résonnent particulièrement avec les muraux de Sylvie Fanchon.

Sylvie Fanchon_The Strange Woman

Tout au long du parcours des œuvres majeures de Thomas Ruff, Alfred Courmes, Corinne Marchetti, Annette Messager, Ugo Rondinone… viennent ainsi ponctuer ou souligner les mots de Sylvie Fanchon. L’exposition se termine par des phrases telles que : Désolé je n’ai rien entendu ou je suis désolé je n’ai compris, sur fond noir comme un faire-part de décès, qui concrétisent l’échec total de Cortana et donnent un point final à cette promenade textuelle et visuelle où l’ironie mêlée au sens critique nous renvoie au tragico-comique de notre époque. L’artiste restant maitresse de son destin et ne cédant pas à l’inclination de cette pseudo modernité s’est empressé de déconnecter Cortana.

Sylvie Fanchon
« Je m’appelle Cortana »
Un dialogue avec les collections des deux Frac Bourgogne-Franche-Comté
Du 21 octobre 2018 au 13 janvier 2019

FRAC Franche-Comté
Cité des arts
2, passage des arts
25000 Besançon
http://www.frac-franche-comte.fr

Paris Photo, pari tenu

Une belle édition pour cet incontournable rendez-vous de la photographie sous la verrière du Grand Palais.

 

Paris Photo - Grand Palais
sdr

Alors que le rideau vient de tomber sur l’édition 2018 de Paris Photo, revenons sur ce cru d’excellente qualité dans lequel se côtoyaient, dans un merveilleux jeu d’équilibriste, la photographie iconique avec ses plus grands représentants comme Henri Cartier-Bresson, Lartigue, Brassaï, les grands autoportraitistes Cindy Sherman, Andy Warhol, Michel Journiac en tête, les photographes de mode de Richard Avedon à Erik Madigan Heck (Christophe Guye galerie), la photo reportage avec notamment le sujet sur la Russie de Dmitry Markov ou encore certaines images qui documentent des performances comme celles de Prune Nourry ou Philippe Grollier et enfin la photographie plasticienne. Où se côtoient également toutes les techniques ; cyanotypes, impressions sur verre ou plaque d’aluminium, collages, et même tissages avec une photographie métissée de broderie, de peinture, de dessin, ou encore des photographies mises en scène en sculptures ou installations. L’excentricité n’est peut pas aussi présente que les fois précédentes, pas de trucs révolutionnaires, mais une mixité tellement bien dosée qu’il y avait une grande cohérence dans cette édition 2018.

Une photographie sous influence

Il est à remarquer une tendance de plus en plus forte comme une sorte d’hommage à la peinture classique et moderne. Ainsi, de nombreux artistes comme Sabine Pigalle (galerie RX), Trine Søndergaard (galerie Bruce Silverstein) dont on peut voir actuellement une très belle exposition au MuMa du Havre, ou encore Christian Tagliavini (Camera Work) pour ne citer qu’eux, revisitent, chacun à sa manière, la peinture flamande avec de grands portraits aux jeux de lumière très élaborés. Sabine Pigalle notamment nous embarque dans des scènes à la Vermeer avec une infinie délicatesse de composition et d’éclairage.

sdr
Sabine Pigalle

Baptiste Rabichon (galerie Paris-Beijing) quand à lui, dans sa nouvelle série créée dans le cadre de sa résidence BMW, nous plonge dans un univers qui rappelle certaines œuvres de Raoul Dufy. Remontant l’hommage à des choses plus récentes, on trouve chez certains artistes des références à l’abstraction, à la peinture surréaliste ou au mouvement dada. Comme avec la nouvelle série de Denis Darzacq (galerie RX) qui délaisse ses personnages en lévitation pour des assemblages photographiques nous plongeant dans un univers proche de la peinture de la première moitié du XXe siècle, de Jean Arp particulièrement.

Quand au travail remarquable d’Edouard Taufenbach (galerie Binôme), ses montages syncopés nous évoquent certaines œuvres d’art cinétique. Après sa série « cinéma » dont la recherche d’une géométrie rigoureuse définissait les montages, dans sa nouvelle série présentée par la galerie Binôme les montages sont plus influencés par le sujet lui-même. Reprenant comme à son habitude des images d’archives, il compose des œuvres dont la dynamique du corps définit l’assemblage. Son travail était visible à la fois sur le stand de sa galerie ainsi que dans l’espace Curiosa, un tout nouveau secteur qui présentait une sélection d’images érotiques.

Genre, mixité, tissage et métissage

Une autre tendance peut être plus politique est une présence forte d’artistes qui questionnent la condition des femmes et du genre. En tout premier, la galerie Christophe Gaillard qui consacrait son stand à un solo show sur le 24 heures dans la vie d’une femme ordinaire de Michel Journiac. Un magnifique sujet qui était d’ailleurs proposé à la vente dans un superbe coffret.

Kyle Meyer proposait des portraits d’hommes africains tissé avec des bandes de tissus wax.  Ces hommes ainsi habillés et coiffés comme de belles africaines posent ainsi la question du genre et de l’homosexualité. Il propose « une enquête analytique perpétuelle sur ma propre identité en tant qu’homme gay et les communautés LGBTQ avec qui je m’identifie. C’est profondément ancré en moi j’ai grandi dans une communauté agricole conservatrice de l’Ohio rurale, et j’ai passé une période importante comme adulte au Swaziland, où il est illégal d’être homosexuel. En combinant des éléments photographiques et sculpturaux, mon travail parle métaphoriquement de la condition d’isolement, d’oppression, de mémoire et de perte. ».  Stéphanie Syjuco (Catharine Clark gallery) de son coté couvre ses modèles féminins d’un tissus pour n’en faire plus que des sculptures juste dessinées par les plis et le motif du textile.

La galerie Anita Beckers présente notamment deux œuvres de la série « partition » de Christiane Fesser dont la construction avec ses découpages en reliefs créent un mix entre la photographie et le bas relief. Dans le mélange des genres  l’artiste allemand Thorsten Brinkmann (galerie Feldbusch Weiner Rudolph), propose une galerie de portraits réalisés entre les murs de son studio. L’artiste met en scène et incarne des personnages fictifs aux allures de dignitaires mais dont il déconstruit la suffisance ou l’arrogance avec des attributs comme des abats jours, des poubelles, dans une palette chromatique juxtaposant ocre, vert émeraude, vermillon. Un joyeux bric à brac vivifiant.

Nous pourrions ainsi citer un grand nombre de travaux et d’artistes car la foire était dense et beaucoup d’œuvres valaient le détour. A l’heure où se dessinent les contours du Grand Paris, nous avions, au Grand Palais, un grand Paris Photo.

 

Paris Photo

8-11 novembre 2018

Grand Palais

Lois Weinberger dévoile l’envers du décor de son enfance au Frac Franche-Comté

Lois-Weinberger_-Sans-titre
Lois-Weinberger – Sans-titre

Le Frac Franche-Comté propose une exposition aux airs de rétrospective et dévoile le travail d’un artiste jardinier, archéologue et poète.

Pour Lois Weinberger, il n’y a pas de hiérarchie. Les plantes rudérales, celles qui poussent dans les espaces en friche, ont autant d’importance que celles que l’homme tente de domestiquer, de sélectionner, de hiérarchiser.  Il compare le monde végétal avec le monde des humains et s’attache à glorifier les laissés pour compte. Il se définit comme un homme de terrain et aime jouer avec l’environnement, les espaces naturels.

Lois-Weinberger_ce-qui-est-au-dela-des-plantes-en-fait-partie-documenta-X
Lois-Weinberger_ce qui est au dela des plantes en fait partie -documenta X

Epris de liberté, poète, fasciné par l’étymologie et les choses cachées, il lui importe de créer les conditions de germination de tous les possibles qui peuvent prendre différentes formes : peintures, vidéos, installations, jardins, interventions dans l’espace public…

Dans la première salle, les médiums sont variés. Peintures, sculptures et photographies se côtoient et montrent toute la diversité et la liberté de Lois Weinberger. Une série de photographies immortalise une performance, réalisée non loin de la ferme parentale autrichienne. Dans celle-ci Lois Weinberger accrochait des sacs plastiques aux branches des arbres. Il s’agit d’une célébration inspirée par les arbres qui bordaient la rivière Inn qui étaient régulièrement recouverts de sacs et d’objets plastiques après les crues. Un peu plus loin une œuvre textuelle prend  la forme d’une forêt de panneaux recouverts de mots que l’artiste associe ou dissocie en s’amusant avec leurs sonorités, leurs sens et leurs étymologies. Toujours avec les mots, l’artiste crée un immense paysage topographique. Le territoire choisi est en fait déserté, vidé de sa population. Lois Weinberger a décidé de combler ce vide par des mots lus par sa femme. Des passages littéraires choisis de façon aléatoire qu’il sème dans les lignes topographiques du paysage. En face, un mur semble saigner. Des tâches rouges sont peintes sur le mur et reprennent, en version démesurée, les traces laissées par un coléoptère xylophage dans l’écorce d’un arbre. Reprenant ce motif, il crée sur le mur un archipel d’un univers habituellement invisible. C’est une composition inspirée par les chemins. Lois Weinberger, originaire d’un lieu de pèlerinage, aime le concept du chemin et mettre en parallèle le monde végétal , animal et bien sûr humain. Pour lui, une grande partie de son travail est une construction poétique. Il considère que son travail est libre lorsqu’il le réalise et donc, par nature, libre d’interprétation.

Il joue ainsi avec les éléments comme avec les mots en créant des composites, des formes hybrides ethno-poétiques.

Dans une autre salle, un sol desséché, craquelé laisse apparaitre dans ses craquelures des sacs plastiques, restes d’un non-lieu tel que défini par Marc Augé ; un espace interchangeable où l’être humain reste anonyme. Il s’agit par exemple des moyens de transport, des grandes chaînes hôtelières, des supermarchés… mais aussi des camps de réfugiés. Ici, cet espace en serait la trace, la représentation après l’anthropocène.

La salle suivante est toute entière consacrée à une installation géante, intitulée le champ des décombres, qui nous transporte dans le lieu d’enfance de Lois Weinberger. L’installation ressemble à un musée archéologique qui présente en fait les restes du sous sol du plancher de la ferme familiale, la ferme d’un monastère, lieu de pèlerinage important dans cette région de l’Autriche. Une archéologie impressionnante de ce lieu de vie agricole et de vie monastique où se mélangent objets de ferme et ceux laissés par les pèlerins.

La plupart des objets sont apotropaïques (censés prémunir contre le malheur) ou des offrandes à caractère religieux (ex voto), on y trouve même la momie d’un chat. Le titre de l’exposition prend ici tout son sens « l’envers du paysage ». Du paysage sensé représenter une ferme et un lieu de dévotion, sa face cachée prend tout à coup des allures de temple voué au paganisme.

Pour anecdote, lorsque quelqu’un mourrait on gardait une chaussure en mémoire du mort. La croyance locale voulait que s’il on gardait les deux chaussures le mort pouvait revenir. Lois Weinberger s’intéresse à l’histoire de ces objets et tente de comprendre leur fonction, d’ailleurs ces incroyables fouilles sont aussi l’objet d’études et de recherches de la part de spécialistes et scientifiques.  Chez Lois Weinberger, les sous-sols sont des lieux invisibles qui recèlent une charge historique et culturelle ainsi que des graines en sommeil. Ce sont des espaces créateurs de tous les possibles et cette installation est le jardin d’un imaginaire que chaque visiteur peut inventer.

Lois Weiberger rappelle que la vie est mouvement et diversité, entropie et transformation et qu’aucune société ne saurait survivre dans l’immobilisme, le protectionnisme ou l’exaltation de la pureté. Son œuvre hautement métaphorique et poétique nous invite à ne pas oublier l’envers du paysage.

Lois-Weinberger_-Wild-cube-

—————————————————————————–

Le Frac propose également une exposition d’Olivier Vadrot , Minimo

Olivier-Vadrot-devant-son-expo-minimo
Olivier Vadrot devant son exposition minimo

Cette autre exposition est consacrée au travail du designer Oliver Vadrot. Chantre du design nomade et de l’auto-construction, ces créations couvrent plusieurs champs d’intervention : lieux de conférences, de performances, kiosques à musique… Il crée des lieux et des architectures favorisant la parole et l’échange. Lorsqu’il travaille sur des projets, il apprécie le stade de la maquette qu’il considère comme une sculpture créatrice de discussion.

Ses œuvres rappellent les théâtres en bois construits en Grèce avant le IVe siècle (av. J.C.). Son œuvre fait écho au travail de Lois Weinberger, profondément démocratiques ses réalisations refusent elles aussi les hiérarchies.  L’exposition est organisée sur une table de près de 20 mètres de long sur laquelle s’étale une impressionnante collection de maquettes.

Olivier Vadrot qui avait déjà créé l’espace accueil-librairie du Frac prouve une nouvelle fois que la simplicité des formes et des matériaux requière une très grande exigence.

Lois Weinberger
L’envers du paysage

Olivier Vadrot
Minimo

Jusqu’au 30 septembre 2018

FRAC Franche-Comté
Cité des arts
2, passage des arts
25000 Besançon
www.frac-franche-comte.fr

Patrice HUCHET

 

 

Tsunami au MAMC de St Etienne ! Jean-Michel Othoniel produit une vague géante avec du feu.

The Big Wave_ Jean-Michel Othoniel
The Big Wave_ Jean-Michel Othoniel _ exposition « Face à l’obscurité » – photo P. Huchet

Grand (dans les tous les sens du terme) retour de Jean-Michel Othoniel sur ses terres d’origines. C’est la troisième exposition que le musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole consacre à l’artiste. Avec cette exposition « Face à l’obscurité » Jean-Michel Othoniel franchit une autre dimension dans son travail, celle du gigantisme comme le prouve sa nouvelle œuvre The Big Wave spécialement réalisée pour l’occasion.

De l’obscurité à la lumière

De la noirceur de la ville de son enfance, St Etienne. Noirceur de la houille. Noirceur de la dureté de travail dans une ville de production métallurgique. Tout cela a profondément marqué le jeune Jean Michel Othoniel qui a eu son premier choc dans le musée de St Etienne. Cette rencontre avec l’art à eu un effet déclencheur. La lumière sera en suivant la voie de la création artistique. De cette ville autrefois noire et dont le paysage était sculpté par les terrils, il a souhaité s’extraire. La découverte de l’art lui a permis d’élargir ses horizons pour mieux y revenir aujourd’hui avec une exposition lumineuse.

L’exposition proposée par Jean-Michel Othoniel est vraiment un parcours autobiographique.

Elle est introduite par trois petites peintures au phosphore, réalisées en 93 en hommage à son œuvre préférée le fiancé de Francis Picabia. 3 petits fiancés grattoirs d’allumette  fut d’ailleurs la première œuvre en soufre à rejoindre les collections d’une institution.

Dans la grande salle suivante, The Big Wave provoque un tsunami émotionnel. Une énorme vague noire projetant des reflets verts dans le sol déferle sur les visiteurs. L’idée de la vague lui est venue lorsqu’il était au Japon au moment du tsunami. Un travail a long terme de l’aquarelle au montage final. Un travail d’équipe aussi, dans lequel sont intervenus des dessinateurs industriels, des ingénieurs, des monteurs… Un projet sur deux années, évolutif, avec différentes étapes pour mettre en œuvre cette mise en volume. Jean-Michel Othoniel se rend compte qu’il aborde une nouvelle étape dans son travail, le monumental.

Cette vague a vraiment des dimensions impressionnantes, elle est trois plus grande que celle présentée au Crac de Sète lors de sa rétrospective en 2017. Elle est composée de briques de verre noir soufflées en Inde. Ce qui l’intéresse c’est que la brique est habituellement pleine et permet des constructions qui durent. Ici elles sont vides et fragiles, c’est comme une anti brique. Au-delà de la vague elle peut représenter aussi une grotte. L’obscurité qui cache et protège et qui permet avec un œil accoutumé de deviner des choses. Le noir pour Jean-Michel Othoniel n’a pas qu’une dimension négative.

Il avoue être très fier de cette œuvre et aimerait que celle-ci trouve son sanctuaire, un lieu où elle pourrait s’installer de façon pérenne. Les contraintes d’installation et de mise en place sont telles qu’il imagine devoir créer un lieu spécifique autour de l’œuvre.

Six divinités totémiques font face à cette vague. Des diamants noirs en guise de tête. En fait, des blocs d’obsidienne, roche née dans les volcans et des forces telluriques. Pierres dont la littérature prête des vertus magiques et les mexicains des vertus curatives. Ces têtes d’obsidienne, restes d’un  énorme bloc découvert en Arménie, sont sertis dans des socles en bois.  Six totems qui rendent hommage aux gueules noires de son enfance.

Entre les deux œuvres une vidéo représente une performance qui transforme un crassier (terril) en volcan, grâce à l’apport de fumigène. Une œuvre réalisée en 97.  Et une miniature photographique qui illustre une performance de jeunesse dans laquelle Jean-Michel Othoniel se met en scène en robe de prêtre face au mur d’un barrage dont les cascades d’eau sont gelées et qu’il essaie de gravir.

L’eau et le feu

On retrouve tout l’univers de Jean-Michel Othoniel, son goût pour les métamorphoses, les sublimations et les transmutations. Du noir de son environnement natal, il crée la couleur avec ses grands colliers de perles qui ont fait sa renommée. D’une ville ouvrière, il rejoint les ors de Versailles et invente des jets d’eau en verre. Du feu de vulcain (ou des hauts fourneaux), il crée aujourd’hui une vague susceptible de l’éteindre. De ses grattoirs d’allumettes à la lumière du verre. De cette première vague gelée qu’il essayait de franchir à ses débuts, à l’étape qu’il vient de franchir pour réalisée celle-ci. Jean-Michel Othoniel joue des opposés et des paradoxes. Il a finalement un rapport très intime avec les éléments de son enfance et les éléments naturels et n’hésite pas à fusionner l’eau et le feu. L’alchimie d’un grand magicien.

Jean-Michel Othoniel

Face à l’obscurité

Du 26 mai au 16 septembre 2018

Le MAMC propose trois autres magnifiques expositions dans ses murs. Une belle façon de fêter les 30 ans de cette institution de renommée internationale.

Valérie Jouve

Formes de Vies

du 19 mai au 16 septembre 2018

Une exposition photographique doublée d’une exposition collective intitulée « Vues Urbaines » en guise de préambule.

Art Conceptuel

du 19 mai au 16 septembre 2018

Un focus sur les œuvres d’art conceptuel de la collection du MAMC orchestré par Alexandre Quoi.

30 ans

Considérer le Monde II

Jusqu’au 16 septembre 2018

Une très belle exploration dans la remarquable collection du MAMC, orchestrée par celle qui assure l’intérim à la tête de cette institution depuis 2 années, Martine Dancer-Mourès.

Musée d’Art Moderne et Contemporain Saint-Etienne Métropole

Rue Fernand Léger

42270 Saint-Priest-en-Jarez

http://www.mamc-st-etienne.fr

 

Patrice HUCHET

Une expo rock&roll au château ; Philippe Pasqua au Domaine de Chamarande.

Philippe-Pasqua-devant-son-requin
Philippe-Pasqua-devant-son-requin

Six mois après l’exposition « Borderline » au Musée Océanographique de Monaco, Philippe Pasqua dépose ses valises et ses œuvres en région parisienne, au Domaine de Chamarande dans l’Essonne.

Philippe Pasqua, célèbre pour ses vanités aux papillons sculptées, pratique aussi la peinture qui l’a fait connaitre, le dessin et le collage. « ALLEGORIA » au Domaine de Chamarande est l’occasion de replonger dans son univers et de découvrir ses sujets récurrents :  La stigmatisation face à la différence, l’intimité des êtres, notamment celle de ses proches dont il dresse les portraits. Presque toutes ses toiles dévoilent un handicap, une différence, une obscénité, un amour fraternel. Des œuvres saisissantes par leur taille et leur message, tantôt émouvantes, tantôt brutales. L’exposition révèle également sa sensibilité à la protection des océans et bien sûr son goût pour le monumental.

L’exposition est à l’échelle du domaine, monumentale !

exposition-Allegoria_Philippe-Pasqua
Exposition Allegoria_Philippe Pasqua

Par où commencer ? Peut-être par l’allée principale du château où le visiteur est accueilli par un énorme portique en acier Corten supportant un immense requin argenté reluisant, dont la brillance renvoie les reflets verts d’une « mer » nature environnante. Ce fameux requin icône de l’exposition « Borderline » de Monaco prend une toute autre dimension dans la perspective de l’allée qui mène au château.

La thématique de protection des océans se poursuit dans le parc avec Santa Muerte, le squelette d’une tortue géante en bronze prises dans des filets. Elle est créée à partir du moule d’une véritable carcasse d’une tortue préhistorique. Dans le château, une benne déborde de méduses en verre dans un des salons. L’œuvre intitulée Le Chant des méduses a un effet saisissant, grave et d’une grande beauté plastique.

Poursuivant dans le château le visiteur ira à la rencontre de la famille de Philippe Pasqua avec des portraits peints, mais aussi toute une série dans le salon blanc d’œuvres mixtes qui mêlent la peinture et le collage. Une manière étonnant de rentrer dans l’intimité de l’artiste au milieu d’un salon feutré aux moulures d’or. Dans ses salons, l’artiste y sème également quelques provocations et ironie comme une autruche empaillée dans un lit d’enfant tenant dans son bec un préservatif.

Coté orangerie, un crâne aux papillons géant très connu dans l’œuvre de Philippe Pasqua accueille le visiteur. Cette fois l’œuvre est réalisée avec des poutres anciennes, faisant échos à l’histoire des lieux, des branches et du bois récupérés ça et là. Cette vanité, dernière réalisée, a fait l’objet d’une performance filmée dans laquelle Philippe Pasqua y met le feu. Le film sera présenté très prochainement dans le cadre de l’exposition qui devrait s’enrichir pendant le mois de juin et de septembre de nouvelles œuvres. Dans l’orangerie, deux portraits géants encadrent une vitrine posée au centre. Dans cet « ossuaire », trois véritables crânes humains recouverts de peaux de tanneurs tatouées sont disposés dans une coupe à fruit en céramique. Ils ont été brulés et la magie du feu a préservé une partie du tatouage sur l’un des crânes. L’ensemble donne une dimension rituelle et chamanique et transforme l’orangerie en sanctuaire païen ou chapelle à reliquaire. Philippe Pasqua aime déciment semé le trouble.

Avec ces deux œuvres brulées réunies, Philippe Pasqua fait cérémonie et enterre sa série des crânes aux papillons dont il dit que c’est les derniers.

Pour terminer, une dernière œuvre monumentale est située au centre de l’ancien jardin à la française. Une énorme tête de jeune fille trisomique dont l’un des profils est éclaté et révèle le crâne. Cette tête aux yeux fermés, appuyée sur des poings serrés affirme avec autorité « regardez-moi ». D’ailleurs l’œuvre se nomme Face Off que l’on pourrait traduire par faire face. Un œuvre déchirante qui dénonce la stigmatisation face la différence et le handicap.

FaceOff-Philippe-Pasqua
FaceOff-Philippe Pasqua

« ALLEGORIA » joue sur les paradoxes et révèle, sous une apparente brutalité et démesure, l’intimité et la grande sensibilité de Philippe Pasqua.

Cette « ALLEGORIA » ouvre la saison estivale au Domaine de Chamarande. Une saison culturelle qui sera enrichie de concerts et spectacles, d’une programmation de cinéma en plein air, de rencontres et d’ateliers.

Commissariat : Julie Sicault-Maillé et Henri-François Debailleux

Philippe Pasqua est présenté en France par la Galerie RX

Exposition ALLEGORIA Philippe Pasqua
31 mai – 30 décembre 2018
Domaine départemental de Chamarande
http://www.chamarande.essonne.fr

Patrice HUCHET

Les 3 T de la nouvelle saison du FRAC Grand Large Haut de France : Tubologie, Titre de travail et Trait d’Union.

FRAC-NPdC-2018-Joe-Colombo-001
FRAC-NPdC-2018-Joe-Colombo-001

La question du travail est au cœur des expositions orchestrées par le Frac Grand Large – Hauts de France et le LAAC à Dunkerque.  Au LAAC, c’est le travail des artistes qui est mis à l’honneur, de la conception à la réalisation en passant par l’atelier. Au Frac, l’exposition « Titre de travail » interroge la place de l’humain au sein d’une entreprise, et le travail est filigrane dans  l’expo « Tubologie » où le tube est objet de production design, canal de circulation et de distribution d’énergies ou de son.

Tubologie – nos vies dans les tubes  – commissaires invités :  KVM – Ju Hyun Lee & Ludovic Burel

Le tube est partout. Objets et formes de distribution, de passage, de transit, de circulation, que ce soit un tunnel, qu’il soit digestif, distribution d’eau comme pour un radiateur, distributeur d’énergie, le tube est même un morceau de musique plébiscité, donc un son, il permet aussi la distribution d’eau source de vie et notamment ici présenté dans une serre improvisée qui fera pousser des piments et des tubercules.

L’exposition marie volontairement tous les matériaux : le métal, le minéral, le végétal, le synthétique, la lumière, le son, l’eau, l’argentique. Une volonté de montrer l’interdépendance de toutes choses et de flouter les frontières. L’exposition se décompose en différents espaces, l’un consacré au design,  un autre aux œuvres d’art, une zone est destinée aux œuvres sonores et à la photographie, et enfin deux zones sont transformées en serre et mettent le végétal en majesté.

L’exposition se veut horizontale et commence par présenter le tube à travers sa propre collection de mobilier et d’objets design dont le Frac possède une belle collection.  Cette partie questionne notamment notre rapport entre le travail et la position. Les changements liés à cowoking, au télétravail, au nomadisme remettent en question les comportements et les postures de travail. Pour élargir le dialogue et mettre en exergue ses différents liens de communication, KVM a souhaité mettre en dialogue les œuvres design et les œuvres d’art.

La partie consacrée aux œuvres d’art est plus hétérogène, tant par la qualité des œuvres présentées que par les liens plus alambiqués avec la thématique choisie. Dommage car il y a des choses remarquables comme Natural Copies from the Coal Mines of Central Utah d’Allan McCollum, Cold Storage de Matthew McCaslin, Thames Water de Nicolas Deshayes, un Julio Le Parc… On aurait souhaité en voir un peu plus. D’autant que de grands espaces sont cannibalisés par les installations dédiées aux cultures des plantes de l’exposition et qui n’apportent pas grand-chose aux visiteurs et lui fait perdre le fil de l’exposition.

La salle d’écoute joue totalement l’horizontalité proposée au départ du parcours. Un alignement de banquettes, de lits d’écoute, sont installés à l’ombre d’un mur de photographies. Plaisir des yeux et des oreilles réunis dans une seule et même invitation à la contemplation. Comme une nécessité de ralentir le mouvement en ces temps où la vitesse prime. Vitesse de l’information, des déplacements, des flux en général… En tout cas le mur de photographies est remarquable. Il présente une vingtaine d’œuvres avec des noms illustres comme Yto Barrada, Barbara Visser, Meredyth Sparks, Bruno Serralongue ou encore Henri Cartier-Bresson.

La thématique de départ était alléchante mais la cohérence de l’exposition m’a un peu échappée. Cela ne remet pas en question la qualité des acquisitions du Frac Grand Large, justement elles auraient mérité une autre proposition de la part des commissaires. Vous pouvez compléter la visite des acquisitions du Frac avec « Trait d’Union », la sélection réalisée par les jeunes de la « Maison des Enfants de la Côte d’Opale » qui nous proposent un choix et un accrochage pertinent et intéressant.

L’autre proposition du Frac Grand large «  Titre de travail » est une exposition de Robert Schlicht et Romana Schmalisch

Cette exposition présente une installation filmique combinée avec des mises en scène et transforme ainsi le Frac en lieu d’intervention professionnel. Quels sont les mécanismes et stratégies qui transforment des êtres humains qui ont leur volonté, intérêts et désirs propres en capital humain qui œuvre dans l’intérêt d’une entreprise ou d’un employeur ?

A partir des recherches effectuées dans des centres de formation et chez Pôle Emploi au sein d’écoles professionnelles, Robert Schlicht et Romana Schmalisch ont conçu un dispositif, « Labour Power Plan PPL », usine de main d’œuvre. Il s’agit d’une centrale fictive qui a comme objectif de transformer les gens en travailleurs génériques. Le film présente une réunion de travail  de managers engagés dans un jeu de rôle de restructuration de la société. Autour de la table la directeur, son assistante, le consultant qui présente ses analyses et conclusions de performance de l’institution et un peu plus loin les travailleurs génériques qui se retrouvent en compétition face aux autres. Se révèle un décalage entre la réalité et le sujet. Une prise de vue en plongée du manager avec les travailleurs en bas donne l’impression d’un marionnettiste dirigeant avec des fils invisibles, les personnes à son service.

La visite de l’exposition se poursuit avec des éléments du film dans une sorte de reconstitution de l’entreprise. Dans une vitrine sont exposés des objets qui peuvent tour à tour être des outils de production ou des objets produits. Le frac y a caché parmi les objets des œuvres de son fonds.

Tous les codes de l’entreprise sont présents avec les interrogations liées à la place de l’humain, personnels volontaires, en compétition et outil de productivité. La question du geste, de la productivité au sein d’une entreprise s’impose et prouve comment finalement une certaine forme de taylorisation existe toujours. On pense notamment à tous ces acteurs de distribution et logistique des sites de ventes en ligne. Une proposition très intéressante du Frac Grand Large sur un sujet toujours d’actualité.

Je vous invite à poursuivre votre visite dunkerquoise au LAAC avec la magnifique exposition « Enchanté », une proposition de Richard Schotte. Une réflexion sur la création artistique, le travail de l’artiste.
(voir l’article sur LAAC)

FRAC GRAND LARGE – HAUTS DE FRANCE
503 avenue des Bancs de Flandres
59140 Dunkerque
http://www.fracgrandlarge-hdf.fr

TUBOLOGIE – Nos vies dans les tubes
Commisariat : KVM – Ju Hyun Lee & Ludovic Burel
Du 21 avril au 30 décembre 2018

TITRE DE TRAVAIL
une exposition de Robert Schlicht & Romana Schmalisch
27 janvier – 26 août 2018

TRAIT D’UNION
Jusqu’au 2 septembre 2018

Au LAAC
« Enchanté »
Du 21 avril au26 août 2018
LAAC
Lieu d’Art et d’Action Contemporaine
Jardin de sculptures
302 avenue des Bordées
59140 Dunkerque
http://www.musees-dunkerque.eu

L’artiste au travail et le travail de l’artiste au cœur de l’exposition « Enchanté » du LAAC

Jean-luc-Vilmouth-Odyssee-1983_-Collection-IAC_-Rhone-Alpes-Villeurbanne-ADAGP-Paris-2018
Jean-luc-Vilmouth-Odyssee-1983_-Collection-IAC_-Rhone-Alpes-Villeurbanne-ADAGP-Paris-2018

Le LAAC, le musée d’art contemporain de Dunkerque, propose une exposition qui interroge l’œuvre d’art et son processus de création. Comment un objet ou une matière se transforme en œuvre d’art ? A quel moment se charge-t-il d’une émotion ou d’une symbolique ? Par le geste de l’artiste ? Par son travail ? Par son choix ?

Plusieurs étapes participent à cette élaboration ; la réflexion et la naissance d’une idée, la main et l’outil, le temps de maturation et de production, le lieu de production et d’exposition… Où se trouvent les limites qu’il convient de dépasser pour que les gestes, les objets, les attitudes, les formes… acquièrent un sens une valeur singulière et artistique.

A quel moment un objet, une série photographique basculent et deviennent œuvre d’art ? Quels processus donnent naissance à des œuvres ?  Comment l’œuvre et à travers elle, l’artiste et son travail, interrogent l’art lui-même ? Quel est ce monde mystérieux dans lequel l’artiste crée, fabrique, assemble… l’atelier ? L’exposition propose une interrogation sur la méthode, le projet, le processus, la technique en induisant une dimension politique et sociale.

L’exposition « Enchanté » se dessine en cinq chapitres. Le premier « La fabrique du sensible »  est consacré à ce basculement qui fait qu’un objet par le simple fait de la répétition, d’être montré, collectionné, acquiert une charge symbolique, un autre statut et devient ainsi œuvre d’art. Autour d’une œuvre de Barry Flanagan qui martèle le temps, notion importante dans le processus de création, ce sont les photographies qui sont le plus représentées. La série photographique de métiers vus par Pierre Mercier, les objets de grève photographiés par Jean-Luc Moulène et les ateliers d’artistes majeurs dans l’histoire de l’art contemporain de Gautier Deblonde. Dans les trois cas c’est la série qui fait basculer la simple photographie anthropologique pour l’un, politique pour l’autre ou historique et plastique pour le dernier dans une dimension artistique plus puissante encore.

Le deuxième chapitre nous fait pénétrer dans la naissance d’une œuvre et présente des esquisses de performances de Micha Laury, des estampes de Bernar Venet, les documents de travail préparatoire pour la réalisation du Cyclop de Jean Tinguely, et même des maquettes de commande publique jamais réalisées d’Arman ou Jesús Rafael Soto. Emouvant !

Dans « De l’ordinaire à l’exceptionnel », le troisième chapitre de cette exposition, c’est le détournement qui est mis à l’honneur. L’objet usuel devenant œuvre d’art par une mise en scène, un assemblage, une transformation, se charge d’une émotion, de poésie ou d’une réflexion politique et d’un caractère exceptionnel. On y trouve l’installation, Local Time, composée d’horloges d’aéroport et de marteaux signée Jean-Luc Vilmouth , dont on peut admirer également ses objets aux dimensions impressionnantes prévus initialement pour être envoyés dans l’espace. César, avec une de ses compressions, ne pouvait qu’être présent dans cette section, ainsi que les affiches déchirées de Raymond Hains et la Palette composée d’objets en plastique aux couleurs primaires accrochées sur le mur de Tony Cragg.

Andy Warhol ouvre le quatrième chapitre qui est consacré à la multiplicité. La reproduction, la multiplication nous amène à nous interroger sur l’originalité et la singularité. C’est aussi la reproduction, celle du protocole de production (cadrage, plan, neutralité…) de Bern et Hilla Becher dans leurs séries de châteaux d’eau ou silos à grains qui fait œuvre. Chez Allan McCollum la répétition est un jeu. Il reproduit le même vase qu’il peint de couleurs différentes et l’installe à des hauteurs différentes. Chacun devient unique et l’ensemble devient un tout, tout aussi unique.

Le cinquième chapitre nous plonge dans l’univers créatif de Séverine Hubard qui prend possession de tout l’espace au centre duquel trône une maquette géante d’une improbable antenne relais. Tout autour sont disposées des maquettes de ses différents projets, utilisant différents matériaux. La maquette ici devient œuvre. L’espace devient hybride, à la fois atelier, lieux de stockage et d’exposition. Certaines œuvres nous invitent à les découvrir in situ. Une façon d’appréhender l’ensemble des étapes de la création et l’imagination de Séverine Hubard.

On retrouve la notion d’atelier dans différents chapitres avec les photos de Gautier Deblonde, l’installation de Michel Paysant, qui avec un dispositif riche, nous présente une table de travail d’artiste comme un laboratoire d’étude. Elle nous plonge au cœur du travail de l’artiste. Plans dessins, maquettes, formes, bois découpés… sont disposés sur un grand établi. Une mise en chantier artistique grandeur nature.

L’exposition « Enchanté » sous le commissariat de Richard Schotte est tout simplement remarquable ;  par le sujet abordé, la mise en exposition, l’utilisation des espaces, et enfin la qualité des œuvres exposées. C’est un enchantement !

Severine-Hubard

Listes des artistes présentés : Allan McCollum – Andy Warhol – Arman – Bernd & Hilla Becher – Barry Flanagan – Ben – Bernar Venet – César – Etienne Pressager – Gautier Deblonde – Gérard Gasiorowski – Jean Tinguely – Jean-Luc Moulène – Jean-Luc Vilmouth – Louis Cane – Micha Laury – Michel Paysant – Pierre Mercier – Raymond Hains – Robert Filliou – Séverine Hubard – Jesús Rafael Soto – Tony Cragg

INFORMATIONS PRATIQUES
Enchanté
Du 21 avril au 26 août 2018
LAAC
Lieu d’Art et d’Action Contemporaine
Jardin de sculptures
302 avenue des Bordées
59140 Dunkerque
http://www.musees-dunkerque.eu

A voir aussi à Dunkerque  (objet d’un prochain article sur Mowwgli)
TUBOLOGIE – Nos vies dans les tubes
Commisariat : KVM – Ju Hyun Lee & Ludovic Burel
Du 21 avril au 30 décembre 2018
FRAC GRAND LARGE – HAUTS DE FRANCE
503 avenue des Bancs de Flandres
59140 Dunkerque
http://www.fracgrandlarge-hdf.fr

De la data à l’œuvre d’art. 123 Data, première exposition sur le data-graphisme

Refik-AnadolObjet de marketing, de surveillance, d’étude, de fantasme, de crainte… la DATA est également un puits sans fond de matière première utilisée aujourd’hui par des designers comme matériau de création scientifique, poétique et artistique.

Avec cette nouvelle exposition la Fondation Groupe EDF poursuit l’exploration des nouveaux univers créatifs entre science, art et design. Pour la première fois en France, une quarantaine de data designers présentent leurs productions. Ils ont en commun un même matériau de création : la data, les milliards de données qui circulent aujourd’hui dans le monde numérique. Une ressource inépuisable qui se prête à tous les modes de traitements et d’expression, pour des effets spectaculaire, poétiques, pertinents et inattendus.

Experts en algorithmes, créateurs pluridisciplinaires, les « data designers » travaillent sur des projets qui répondent à des commandes d’entreprises, d’institutions, d’ONG, voire à des engagements plus personnels. Explorateurs d’un monde globalisé, d’un monde d’informations, ces designers s’emparent de données open source ou cryptées et rendent visibles et lisibles des pans entiers de notre réalité, qu’il s’agisse du climat, de la biodiversité, des migrations, des inégalités sociales…

The-Architecture-of-radio
The-Architecture-of-radio

Loin de l’image anxiogène que l’on prête à la « data », les données peuvent produire du sens, refléter notre monde actuel mais aussi devenir objet de création. L’art et le design s’invitent dans la science et permet une multitude de solutions visuelles et graphiques, pour traduire, rendre attractives des données relevant de domaines très variés. Transformées en points, en lignes, en projections panoramiques, en animations cartographiques, en véritable sculptures… ces données passées par le filtre de l’inventivité deviennent œuvres d’art.

En partant des œuvres les plus artistiques, présentées au rez-de-chaussée, pour terminer par des projets lus conceptuels, la scénographie fait cheminer le visiteur sur les deux niveaux de la Fondation. Les œuvres sont ordonnées selon un parcours fluide, en trois temps : exposer – expliquer – explorer, correspondant à trois types d’approches : certains designers s’emparent des données comme matériau de création pure, d’autre prennent les données au sérieux comme source première pour une connaissance renouvelée du monde et enfin certains expérimentent les potentiels de nouveaux outils et traquent les variantes culturelles du monde.

Dans cette première partie du parcours, on est accueilli par une magnifique vague rouge. Elle donne à voir en direct les ondulations en temps réel d’une balise, une bouée houlographe, perdue en plein Océan Pacifique dont les coordonnées gps sont perdues mais dont l’émission des données est encore active. Un petit lopin d’océan en plein Paris. Cette œuvre poétique est proposée par David Bowen.

Un peu plus loin, un écran TV présente un œuvre de Refik Anadol. Objet purement artistique, il traduit néanmoins les vents enregistrés sur une période à Istanbul.

Maral Pourkazemi, designer d’origine iranien, fait preuve d’un engagement politique en créant une représentation graphique du web iranien. Elle en dénonce les aberrations, les contradictions et les paradoxes. Elle cartographie une part de la blogosphère iranienne, pour cela elle développe une écriture graphique d’une beauté vive empruntant à la tradition multiséculaire iranienne de l’ornement.

D’autres designers révèlent, de façon extrêmement précise et graphiquement remarquable, les migrations des animaux sur le continent américain ou les migrations humaines sur l’ensemble de la planète. D’autres encore traduisent l’état de notre planète à travers les arbres ou ses vents… D’autres enfin tracent les contours et dessinent une cartographie d’un monde spécifiquement numérique  à travers l’analyse des réseaux sociaux. Comme par exemple Moritz Stefaner qui avec Muliticity donne à voir Paris sous le prisme de la multitude d’images postées sur Instagram. Jonathan Harris et Greg Hochmuth, quant à eux, à partir d’une multitude de clips vidéo, d’enregistrements vocaux, de tweets, de productions graphiques…, nous proposent une déambulation chaotique qui nous pousse au voyeurisme. Un gavage d’images et de sons jusqu’à l’écœurement. Stupéfiant !

L’exposition propose un voyage dans le monde du design de la donnée et nous montre une partie immergée de cet iceberg numérique. Passé la crainte légitime de l’exploitation en de mauvaises mains de l’ensemble de ces « data », le visiteur prend vite conscience que la donnée peut être mise au service de l’homme, de la nature et rendre visibles certaines réalités, bien terrestres. Le monde de la « data « a aussi un coté vertueux. L’exposition reste une pérégrination ludique, didactique et artistique.

 

1 2 3 data
Du 4 mai au 06 octobre 2018
Entrée libre du mardi au dimanche (12h-19h) sauf jours fériés
Fondation Groupe Edf
6 rue Récamier 75007 Paris
https://fondation.edf.com/fr

Le SALON DE MONTROUGE se fait des films. Focus sur les artistes vidéastes

ARUN-MALI - Paradisus
ARUN-MALI – Paradisus

Alors que débute cette semaine le Festival de Cannes, nous avons décidé de mettre à l’honneur les artistes qui ont placé la vidéo au cœur de leurs créations pour cette nouvelle édition du Salon de Montrouge.

Dans cette 63e édition du Salon de Montrouge se dégagent deux tendances fortes ; la sculpture fait un grand retour avec de nombreuses propositions et la vidéo confirme sa position. Si pour certains artistes la vidéo n’est pas le seul mode d’expression, car de nombreux artistes ici présents sont pluridisciplinaires (une autre tendance), elle montre aussi la diversité de ses formes narratives et navigue entre délire fictionnel, récit intime, archéologie ou s’invite dans des installations en dialogue avec d’autres médiums.

ARUN-MALI-Saliunt venae

Commençons peut être par celui qui a reçu le Grand Prix du Salon-Palais de Tokyo, Mali Arun. Il développe un travail audiovisuel collaborant avec le monde du cinéma et celui de l’art contemporain. Situé entre la fiction, le cinéma documentaire et la vidéo d’art, son travail questionne les espaces en marges, en mouvements, ou en conflits. À son sujet, on pense volontiers au brouillage des genres opéré par Werner Herzog et à sa quête de l’illumination telle qu’il l’a formulée : « Il y a une couche plus profonde de vérité au cinéma et il existe quelque chose comme une vérité poétique, extatique. Cela est mystérieux et insaisissable, et ne peut être atteint que par la fabrication, l’imagination et la stylisation. » Pour Mali Arun, la recherche se situe autant dans la manière dont l’être humain s’approprie un territoire, qu’il s’agisse de s’y prélasser, comme dans l’imagerie biblique dévoyée de Paradisus. Les images qui composent son oeuvre immersive intitulée Saliunt Venae (« battements de coeur ») présentent un feu au coeur battant sur une musique envoutante, qui crépite et s’anime lorsqu’il est attaqué et percuté par des personnages énigmatiques qui, partant à l’assaut de cette féérie, le tourmentent, le dessinent de leurs formes fantomatiques.

Poursuivons par le prix des Beaux-Arts de Paris, Samuel Lecoq, qui entretient une relation particulière avec la photographie et l’image filmée. Ses récits sont conçus comme une multitude de juxtapositions. Il questionne la photographie et également notre relation aux éléments naturels.  Sa vidéo Fragility and Obsolescence  s’intéresse à un centre de déradicalisation sur les bords de Loire. Sur un mode opératoire faisant flirter l’objectivité et la subjectivité, Samuel Lecoq compose un récit qui joue sans cesse avec notre soif de savoir et nos désirs de laisser caché ce que l’on ne veut pas voir. Avec une narration qui mélange vidéo, photographies et voix off, son film tente, sans idéaliser ou interférer, de renouveler les formes de la narration  entre fiction et documentaire. Toujours autour de sujets sensibles ou politiques, Baptiste Brossard propose Contre-mesure, une installation composée d’une vidéo et d’une sculpture en béton qui reprend la forme d’une antenne parabolique. Une contre-mesure est un système de brouillage électronique. C’est une technique à la fois offensive et défensive. Baptiste Brossard accumule sur un écran des captures de films dans lesquels apparaissent des armes, des chiens de garde, des images de vidéos-surveillance… dans une atmosphère très tendue. Une tension renforcée par la bande son.  Au centre du dispositif entre l’écran et la parabole, entre l’émetteur et le récepteur, le spectateur se trouve pris entre deux feux ne sachant pas où trouver sa place. Entre le réel et son image, chaque individu est ainsi invité à interroger son activité et/ou sa passivité face à cet univers paranoïaque et sous surveillance.

Baptiste Brossard

La question de l’identité est également au cœur de certaines œuvres présentées dans cette édition. Par exemple, Garush Melkonyan tente de déchiffrer par le jeu de l’être et de l’apparence, de l’identité et de ses masques et se joue de l’attente du spectateur. Ici son travail prend littéralement corps dans Just the four of us. Il met en place un dispositif qui contraint le spectateur au centre de quatre écrans qui présentent chacun un individu de dos. Les quatre personnages échangent des conversations téléphoniques qui s’entrechoquent autour d’un secret qui se dévoile en toute fin. Une œuvre énigmatique et qui nous fascine. Dans l’installation, également composée de plusieurs écrans, Ariane Loze, lauréate du prix du Conseil départemental des Hauts de Seine, se met elle-même en scène et incarne une personne différente sur chacune des vidéos. Aucune volonté de mise en scène de soi exacerbée, aucun jeu de maquillage particulier, ni de perruque, mais au contraire une économie de moyens, et le choix de disparaitre derrière la multiplicité de facettes de ses personnages comme si son corps était matériau neutre, prêt à être façonné, à devenir le corps de tout le monde, voire le corps social. Elle questionne l’identité qui n’est jamais unique et cohérente.

Le corps est au centre des œuvres des deux artistes qui suivent. Zoé Philibert, un artiste du mouvement que l’on pourrait assimiler à un artiste-chorégraphe, mélange le mouvement, la parole, et l’écriture. Dans le premier élément du diptyque proposé, un groupe est en quête d’un mouvement inédit : un geste. Cette œuvre est construite à partir d’une citation littéraire et nous entraine dans les réflexions des protagonistes. La seconde partie met en mouvement la poésie et donne corps littéralement à des phrases. Un travail d’une grande élégance qui mêle littérature, danse, gestes, paroles et références surréalistes.

Partant lui aussi de littérature et se basant sur un recueil de gravures du XVIe siècle, Les Songes drolatiques de Pantagruel, Antoine Granier propose une relecture avec une fiction sous des apparences grotesques et délirantes dans laquelle des corps mutants oscillant entre humains, objet et animal, se révoltent contre l’usine-ventre qui les contient. Souhaitant défaire les hiérarchies de ce corps-infrastructure, ces créatures grotesques sont finalement vomies dans la ville où elles entament une célébration monstrueuse et un joyeux carnaval. Une folie punk rock !

Plus documentaire, Pauline Julier nous invite dans une grotte ou plutôt dans un rocher afin de voir son intérêt pour une forêt de 300 millions d’années, ensevelie et figée par la lave, récemment découverte et reconstituée par des scientifiques. Dans l’ensemble de son travail elle s’interroge sur les notions de nature et ses représentations. Jules Cruveiller propose une installation faite de plusieurs médiums, une huile, un dessin et une vidéo afin de créer une archéologie de l’image numérique. Dans la vidéo, deux performeurs transportent dans une rue un cadre géant dans un format 16/9e. Dans ce cadre s’y dessine un monde où mise en scène et réel ne font plus qu’un, où contempla

JULIER-PAULINE
JULIER-PAULINE

tion et narration sont synonymes.

 

Cent vingt trois ans après la Sortie de l’usine Lumière et l’Arroseur arrosé  des Frères Lumière, le cinéma conserve une éternelle jeunesse et reste toujours un art contemporain.

SALON DE MONTROUGE
Du 28 avril au 23 mai 2018-05-04
Ouvert tous les jours. Entrée libre de 12h à 19h
Le Beffroi
2 place Emile Cresp
92120 Montrouge

Tag