John Latham: “Fabriques de Contre-Savoirs” au Frac Lorraine

John Latham Tunnel Piece PhD for Dogs 1998_ Photo Fred Dott
John Latham Tunnel Piece PhD for Dogs 1998_ Photo Fred Dott

Fabriques de Contre-Savoirs est une exposition collective, un dialogue autour du travail de John Latham, avec des artistes d’horizons et générations différentes. Chacun dans sa pratique, questionne la diffusion de la connaissance et fait écho à la démarche propre à l’artiste conceptuel britannique mort en 2006.

Mais qui est donc John Latham ?

Artiste conceptuel britannique né en 1921, John Latham étudie au Chelsea College of Art and Design (anciennement Chelsea School of Art) puis enseigne à la célèbre à la St-Martins School of Art de Londres. Alors qu’il débute son parcours artistique avec la peinture au pistolet et réalise des pulvérisations, il est très vite influencé par l’art performatif et participe en 1966 au « Symposium sur la destruction dans l’art » au coté d’artistes du mouvement Fluxus. A cette période, il emprunte à l’école d’art où il enseigne l’ouvrage «  Art and Culture » de Clement Greenberg et invite ses étudiants à le mâcher puis à le cracher dans une fiole lors d’une performance intitulée «  Spit and Chew » (cracher et mâcher).Un long processus chimique de transformation s’ensuit pendant un an avant que l’ouvrage ne soit rendu à l’école sous forme liquide qualifiée d’«Essence de Greenberg». Dans ce même esprit, il enferme dans des colonnes de verre des fragments de théorèmes.

Sa pratique se développe et s’inscrit dans une cosmologie qui engloberait toutes les disciplines pour dépasser la dualité, pratiquer l’auto-contradiction et les associations d’idées, parfois incongrues, et qui passent outre les catégories classiques de l’art. Il remet en question les structures traditionnelles de l’art, de la science et de la philosophie. Son œuvre est liée à une théorie de l’art comme mode de connaissance, et insiste sur le caractère essentiellement transitoire des réalités matérielles. Artiste clivant, il sera considéré par certains comme un mystificateur et regardé comme un génie par d’autres.

La question des savoirs, un sujet d’actualité

En cette période, où se confondent de plus de plus l’opinion et le savoir, où la notion de vérité est véritablement interrogée notamment avec la profusion des « fake news » ou de ce que l’une des porte-paroles de Trump, prise en flagrant délit de mensonge, invoquait comme vérité «alternative».  Big Brother, dans le roman de George Orwell, ne réécrivait- il pas l’histoire et réduisait le langage à sa plus simple expression en « novlangue » afin de mieux dominer le savoir et l’information. Les savoirs historiques, scientifiques, sont remis en question actuellement par certains politiques, certaines religions, et même par certains courants scientifiques eux-mêmes. Pour John Latham la connaissance est formatée et diffusée par les différents pouvoirs en place, délaissant une possibilité de contre-savoirs. Entre tout noir ou tout blanc, John Latham s’autorise des nuances grises sur ses questionnements, n’hésitant à pratiquer la contradiction. On voit donc la frontière ténue qu’il peut y avoir entre réflexion et  dénonciation du formatage et la diffusion des savoirs avec une utilisation délibérée de désinformation à des fins autoritaires. L’anticonformisme de Latham l’amènerait plutôt vers la première position et le questionnement.

Le travail hétérogène de John Latham se matérialise à la fois sous la forme de sculptures, écrits théoriques, performances, peinture, projets pour l’espace public… C’est ce fil conducteur de l’exposition, entre John Latham et les artistes invités.

Une exposition bavarde qui implique le visiteur.

Est-ce une œuvre d’art ? Est-ce un élément de projet ? Est-ce l’idée d’un projet ?

John Latham, dont le travail n’a jamais été présenté en France, ne fait pas la différence. Il ne met pas de frontière entre l’art et les sciences par exemple. Son œuvre est diversifiée, contradictoire, confuse comme la toile d’une araignée qui aurait pris des stupéfiants.

Il a souvent travaillé sur et à partir des livres qu’il découpe, assemble, dissèque non sans humour. Pour lui tous les réceptacles et diffuseurs de savoirs sont des matières premières, que ce soit les livres, les documentaires, la vidéo, la télévision, les études scientifiques…

L’exposition met en miroir sa pratique avec celle des artistes plus jeunes qui ont la même démarche que lui. La multiplicité des œuvres choisies et réunies par ces artistes, permet d’appréhender la complexité de ce personnage controversé, les paradoxes entourant son travail et l’humour qui peut s’en dégager.

Par exemple, Jay Chung & Q. Takeki Maeda nous propose de réunir une série de photographies prises par Teruo Nishiyama, un métallurgiste passionné par l’art, qui avait décidé de documenter la vie artistique de Tokyo entre les années 1964 et 1968. Les images ainsi réunies produisent indirectement  un portrait de cet homme et de son regard sur l’art. Œuvre ? Documentaire ? Portrait ? Art ? Les frontières n’existent plus.

La graphiste Sheila Levrant a décidé de suivre les conférences d’Aspen en 1971, un événement qui permettaient de réfléchir sur les liens entre design et écologie, et de rendre compte de la diversité de points de vue les participants. Sa mise en forme libre et influencée par son métier, propose un compte-rendu qui devient œuvre textuelle et graphique à la fois. Alex Martinis Roe construit, dans sa vidéo qui rassemble les voix et expériences de plusieurs femmes autour de l’héritage de mai 68, une juxtaposition de générations qui interroge la possibilité même de la transmission généalogique.

vue del'exposition

Toute l’exposition propose ainsi une déambulation entre des œuvres qui interrogent les rapports humains que la transmission de connaissances construit. Les artistes s’approprient les formes qu’elle produit: photographies, vidéos, analyses sociologiques ou scientifiques, livres, journaux, photocopieur, affiches, fax… Elle met en évidence ou activer des processus qui cherchent à dépasser la division classique entre savoir et expérience, entre enseignement et pratique. Les œuvres soulignent l’impossibilité d’une transmission objective et incitent à la production d’outils de partage critiques face aux normes du savoir.

 

Fabriques de Contre-Savoirs

9 novembre 2018 – 10 février 2019

49 Nord 6 Est – Frac Lorraine

1bis, rue des Trinitaines

57000 Metz

www.fraclorraine.org

Le cocktail sensoriel de Catherine Gfeller à la galerie RX

Catherine Gfeller New York 1
Catherine Gfeller – New York

La galerie RX présente les visions kaléidoscopiques de Catherine Gfeller dans les mégalopoles. China Drinftings” est une vibrante pulsation des villes avec l’humanité en ombre chinoise.

Depuis trente ans, Catherine Gfeller développe une pratique qui entremêle photographies, vidéos et installations sonores et dans lesquelles la femme et la ville tiennent une place prépondérante. Avec une énergie communicative, elle traduit par ses compositions, obtenues par montages, superpositions et collages successifs, un univers à la fois proche et éloigné de la réalité.

La première salle que lui consacre la galerie RX présente une série produite de 2001 à 2006 à New York. Ses multi-compositions montées comme un travail séquentiel témoignent de l’effervescence pulsatoire d’une foule urbaine dans les rues de New York. Les passants viennent à l’infini, certains au rythme lent, d’autres speed, fondus avec ceux encore qui prennent le temps de s’arrêter. Une réalité que Catherine Gfeller capte et réinterprète à la manière d’un rêve urbain.

 

Sa démarche nait du cinéma, elle pose sa caméra dans la rue et capte la pulsation de la ville. Ensuite de retour chez elle, dans une deuxième phase de travail, elle fouille dans la multitude d’images vidéos et sélectionne après un long éditing des arrêts sur image qui vont fournir la matière première de ces compositions. Elle combine ainsi la technique du montage cinématographique, celle du « sandwich » photographique et celle du collage. L’artiste se transforme alors en compositrice pour traduire non seulement ce qu’elle a vu, mais aussi entendu et ressenti. L’exploration du réel prend alors divers chemins de traverse dans laquelle la dimension immersive demeure fondamentale. Aller à la dérive, se perdre dans les rues, autant de manières de laisser la ville nous réinventer.  Tout un cocktail sensoriel.

Catherine Gfeller China Driftings 5
Catherine Gfeller – China Driftings

Dans la grande salle, la dernière série, Dérives chinoises, évoque tout à la fois l’envie de découvrir, de sentir et de s’affranchir de ses propres émotions. Catherine Gfeller retrouve dans les mégapoles chinoises l’effervescence de New York avec une fascination particulière, liée à la perte de repères, aux codes de vie différents et à une énergie excitante qui réveillent en elle ses instincts et tous ses sens.

Catherine Gfeller China Driftings
Catherine Gfeller – China Driftings

Reprenant le motif humain en ombre chinoise, la différence de regard entre les deux séries est pourtant étonnante. Alors que dans la série New York, ville où l’individualisme occidental règne en maitre, l’humain se détache en foule. Dans les mégapoles du pays du milieu, où le collectivisme s’est longtemps imposé comme doctrine majeure, la figure humaine apparaît comme un personnage féminin fictif, une sorte de double ludique et poétique.

Les formats panoramiques sont comme des frises, des plans séquences de films où cette figure devient le trait d’union entre la nature ou la ville et les humains, une version asiatique et féminine de l’ange gardien qui rappelle les anges des « Ailes du désir » de Wim Wenders, autre référence cinématographique. Dans cette série, la frénésie initiale semble s’être apaisée.

 

Dans le film « Woman Night », des femmes contactées par Catherine Gfeller se promènent dans leur ville. De dos ou de profil, les yeux fermés, elles racontent le quartier qu’elle chérisse.  Catherine Gfeller y mêle ses propres interprétations et crée ses propres narrations inspirées à ses intuitions, ses ressentis, lus en voix off. Ces séquences deviennent ainsi les portraits « déguisés » de ces femmes.

Catherine Gfeller dit photographier la ville plus vite que son ombre, chinoise certainement.

 


Catherine Gfeller, artiste plasticienne suisse, vit et travaille à Paris ainsi que dans le Sud de la France. Après un Master en histoire de l’art et un CAPES, elle développe son activité artistique à New York où elle vit 5 ans. Elle s’installe à Paris en 1999 et obtient le prix de la Fondation HSBC pour la Photographie. Depuis 1988, son travail a été exposé en France et dans de nombreux pays, notamment au Crac de Sète, au Kunstmuseum de Lucerne, au Musée de l’Élysée à Lausanne, au W.A.M.de Johannesburg, au Musée d’Art de Guangzhou (Chine), au Musée National de Kiev (Ukraine) et au Centre Culturel suisse de Paris.

 

CHINA DRIFTINGS de Catherine Gfeller

1er décembre 2018 – 10 janvier 2019

Commissaire : Béatrice Andrieux

Galerie RX

16 rue des Quatre Fils

75003 Paris

www.galerierx.com

Galeristes, l’art de la convivialité

Pour sa troisième édition ce week-end au Carreau du Temple, GALERISTES, salon imaginé par et pour des collectionneurs confirme sa place de foire d’art contemporain conviviale et accessible.

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vue générale de GALERISTES

Galeriste, salon à taille humaine, privilégie l’échange avec les galeristes et les artistes, une convivialité renforcée par le parti pris scénographique.

Bouleversant les codes classiques des foires des stands «white cubes » fermés, GALERISTES invite à la déambulation dans un espace ouvert habillé de structures métalliques rappelant les réserves des musées. Les tiroirs et les racks à tableaux regorgent de surprises, ils poussent et incitent le visiteur à la curiosité et à l’échange. La trentaine de galeristes attachés à la notion de passeurs de leur métier présente la création vivante dans toute sa diversité.

Quelques pépites se révèlent au cours de cette promenade artistique. La galerie Provost Hacker présente un céramiste Davide Monaldi qui reproduit des objets simples et délicats comme ces copeaux de taille de crayons de couleurs, un tas d’élastiques… Elle propose également les peintures hyper réalistes d’Adrien Belgrand aux allures de photographies. Dans le même esprit, Katarzyna Wiesiotek (galerie Eric Dupont), jeune étudiante aux Beaux Arts de Paris propose des portraits réalisés à la poudre de fusain, des reproductions de photographies plus vraies que nature. Les ombres sont douces et délicates. Le grain de la peau sublimé par cette poudre.

La galerie Sator présente une belle sélection d’œuvres de Raphaël Denis. En 2015, l’artiste commence un travail autour des tableaux spoliés et d’œuvres détruites par les nazis. Il proposait alors des cadres brûlés sur lesquels « résistait » le nom des œuvres détruites.  Il le décline autour des autodafés et présente aujourd’hui une bibliothèque brûlée, une œuvre sombre mais dont la beauté plastique est étonnante. Poursuivant son sujet autour des guerres, il montre également des mini bunkers, témoins de guerre, qui s’effondrent, des haches de guerres cassées et enterrées… Le tout présenté dans une scénographie remarquable.

Raphaël Denis - courtesy Galerie Sator
Raphaël Denis – courtesy Galerie Sator

Le plus spectaculaire est proposé par la galerie Eric Mouchet qui présente un duo show avec deux artistes émergents. Samir Mougas propose une série de sculptures et de sérigraphies sur matériaux de piscine. Les sculptures sont des éléments de piscine bleue découpée rehaussées de pièces noires, des réservoirs d’essence d’engins motorisés. Cette série évoque les problématiques de surconsommation d’eau et d’énergie fossile. L’autre artiste quant à elle, Capucine Vever ,s’intéresse à la mobilité du pôle magnétique. Elle tente ainsi de redonner consistance à ce territoire invisible défini par le déplacement de pôle magnétique. Les œuvres sont réalisées avec des pièces d’acier magnétiques agrégées en forme d’aiguille géante comme des pendules. Autre œuvre monumentale, cette énorme boule de paille de fer qui symbolise les roses de Jéricho, ces plantes du désert qui passent la longue saison sèche sous la forme d’un buisson desséché qui reverdit au contact de l’eau. La légende dit qu’elles se détachent et se laissent balloter par les vents jusqu’à trouver un terrain propice pour replanter ses racines au contact de l’eau.

GALERISTES

30 nov – 2 déc 2018

Le Carreau du Temple

4 rue Eugène Spuller

75003 Paris