Still, une exposition dans la quiétude des Lumières nordiques au MuMa-Le Havre

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Trine-Sondergaard_Guldnakke 4

L’exposition Still de Trine Søndergaard est le dernier volet de Lumières Nordiques, un parcours photographique qui s’est déployé en Normandie et conçu comme une invitation à la découverte de la photographie nordique (Finlande, Islande, Suède, Norvège, Danemark).
Ce parcours, qui a débuté au printemps dernier, se termine au Musée d’art moderne André Malraux – Le Havre. Le MuMa réunit deux séries photographiques de Trine Søndergaard : Interior (2008-2012) et Guldnakke (2012-2013). Cet ensemble d’une trentaine de pièces résonnent avec un tableau du peintre danois Wilhelm Hammershøi dont l’œuvre a fortement inspiré le travail de cette photographe danoise.

L’exposition débute précisément par une œuvre de Hammershøi , Intérieur, Strandgade, 30 (1904) prêtée par le musée d’Orsay. Artiste redécouvert dans les années 1990, Wilhelm Hammershøi peignait des tableaux d’intérieurs énigmatiques représentant des pièces souvent vides, parfois habitées par des personnages féminins souvent vus de dos, tournés vers des murs clairs et nus, qui semblent perdus dans une profonde réflexion. Réalisés dans une gamme de tons de gris, de brun très restreinte ou de blanc, ses paysages intérieurs baignent dans une atmosphère étrange, irréelle, dénuée de toute action ou d’anecdote.

Trine Søndergaard aime les liens entre art ancien et art contemporain, entre peinture et photographie. Dans sa série photographique Interior, elle reprend le même protocole que celui d’Hammershøi. Elle a réalisé des prises de vue dans des pièces de manoirs danois inhabités. Des espaces aux géométries rigoureuses animées par des enfilades de pièces, de portes, de fenêtres, seulement habités par les ombres et une lumière extérieure naturelle, mais dans lesquels semblent persister l’ombre de leurs anciens propriétaires. Les teintes et les lignes n’ont aucune fantaisie et nous plongent dans un univers très luthérien où règne encore une atmosphère étrange.

L’effet d’étrangeté est renforcé par un face à face, au sens littéral du terme, de ces paysages intérieurs avec une série de portraits de femme de dos, encore une référence à l’œuvre de Wilhelm Hammershøi. Cette série intitulée Guldnakke représente des femmes de dos en gros plan portant d’anciennes coiffes danoises brodées aux fils d’or ou d’argent. Ces coiffes étaient portées au milieu du XIXe siècle par les femmes de riches fermiers. Elles constituaient une marque d’appartenance à une classe sociale.
Inspirés par les grands portraitistes flamands, ces portraits sur un fond brun sont toutefois inversés. Ces femmes donnent à voir, avec une coiffe brodée, la personnalité d’un personnage d’un autre temps. Elles sont toutes empreintes d’une certaine nostalgie, d’un abandon, d’une solitude. Des femmes, plutôt jeunes, qui regardent toutes vers le bas comme triste. Bien sûr ces coiffes richement décorées tranchent avec l’apparente neutralité et monochromie de ces intérieurs austères auxquels elles font face. Cette nostalgie d’un passé figé est perturbée par les tenues des femmes qui portent des vêtements ou des parures de notre époque.

Trine Søndergaard joue avec une grande maîtrise des antagonismes. Renforçant la rigueur et l’austérité de ces espaces avec ses cadrages et de grands formats carrés, elle s’efforce d’adoucir son sujet avec des lumières naturelles, une mise en scène et un grain à ses images qui apporte un velouté à tous ces paysages intérieurs.

Vilhelm-Hammershoi
Vilhelm-Hammershoi

Le titre Still fait référence au calme, la tranquillité, la quiétude. Ces deux séries évoquent chacune de leur coté cette impression, ensemble, mêlées elles racontent une histoire plus complexe. Le temps semble s’être effectivement arrêté, les pièces sont vides, et pourtant les portes ouvertes nous entrainent tranquillement vers une histoire en train de s’écrire devant nous et que l’on peut imaginer comme un hommage à un passé glorieux. En face, ces femmes semblent tourner le dos à cette austérité et reprendre le fil (doré) de leur vie. Des fantômes qui auraient occupés ces lieux, libérés, échappés d’un carcan d’une société rigide symbolisés par ses coiffes réalisées par d’habiles couturières qui furent les premiers exemples de femmes indépendantes qui, par leur travail, ont su subvenir aux besoins de leur famille.
Trine Søndergaard nous invite ainsi, en toute quiétude, à tisser les histoires que nos paysages intérieurs peuvent imaginer dans un face à face avec nous même.

Commissariat Gabriel Bauret

Trine Søndergaard  – Still

du 13 octobre 2018 au 27 janvier 2019

 

INFORMATIONS PRATIQUES

MuMa

Musée d’art moderne André Malraux – Le Havre

2 boulevard Clémenceau

76600 Le Havre

http://www.muma-lehavre.fr

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Je m’appelle Cortana, une expo textuellement vôtre !

 Je m’appelle Cortana de Sylvie Fanchon au Frac Franche-Comté de Besançon propose un dialogue entre les œuvres de Sylvie Fanchon avec les œuvres des deux Frac Bourgogne-Franche-Comté.

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Sylvie Fanchon, Bonjour je m’appelle Cortana

A travers une pratique aisément identifiable Sylvie Fanchon peint avec un protocole récurrent : économie de moyen, bichromie, planéité, schématisation… Avec des formes simplifiées en aplat elle crée un alphabet d’icônes proches de la signalétique ou du logotype, sans expressivité apparente. Elle intègre petit à petit le texte pour la seule beauté plastique des lettres reprenant là encore des typographies les plus neutres possibles. A partir de 2014, avec sa série Tableaux scotch, Sylvie Fanchon expérimente une nouvelle technique en appliquant sur sa toile une première couche sur laquelle elle appose des bandes adhésives avant de recouvrir l’ensemble d’une seconde couleur. Une fois les scotchs arrachés, les motifs apparaissent en réserve, instaurant une relation troublante entre la forme et le fond. La lettre qui apparaissait de façon sporadique se fait de plus en plus présente dans son travail.

« J’ai toujours envisagé le tableau comme un lieu de pensée. Cette pensée est spécifiquement plastique… La peinture se résume à un constat simple : quoi peindre et comment peindre » dit-elle paraphrasant dans la seconde partie Gerhard Richter. Sylvie fanchon interroge le monde, le monde de l’art et le médium, aujourd’hui elle travaille principalement par empreintes, utilisant les scotchs, les lettres et les pochoirs. Cette pratique prend une dimension importante au point de quitter la toile pour s’exprimer sur des murs entiers notamment avec sa série SF comme on a pu le voir encore récemment avec SagesFemmes au MacVal de Vitry sur Seine.

Les mots choisis par Sylvie Fanchon sont empruntés à notre environnement. Dans le cas de l’exposition présentée au Frac Franche-Comté, il s’agit d’une rencontre étrange avec une voix synthétique qui s’est présentée sous le nom de Cortana. Suite à la perte de son téléphone, Sylvie Fanchon rachète un mobile et c’est alors qu’elle entend la voix de Cortana, l’assistant personnel de recherche crée par Microsoft. Cet assistant peut fournir à son utilisateur des suggestions et des rappels tout en se basant sur les données personnelles récoltées par Microsoft. Sylvie Fanchon reprend donc les messages et phrases émises par Cortana révélant l’étrangeté, l’incongruité de cette intrusion, et finalement une certaine vacuité de notre nouveau monde numérique imprégné d’intelligence artificielle incapable de compréhension de sens. Elle dénonce en même temps la pseudo convivialité de Cortana dont la fonction première est de récolter des informations privées dans un but d’instrumentalisation de ces données à des fins commerciales et autres…

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Les phrases de Cortana sont réduites à de simples formes, à de simples codes, dans le même esprit que les schémas des débuts de Sylvie Fanchon. Les mots s’enchainent sans espaces, sans ponctuation. Les lettres sans accent sont collées les unes aux autres et sont en partie occultées par des déchirures des scotchs donnant au texte une construction géométrique. Elle cherche à entraver la lecture, de façon à ce que le regardeur perçoive d’abord l’ensemble de l’œuvre comme une peinture, et que la lecture vienne dans un second temps. Dans certaines de ses toiles, avec une certaine ironie, elle mêle à ses textes des personnages de bande dessinée, notamment le coyote de Tex Avery, renforçant la dimension humoristique. Elle poursuit sa démarche de perturbation en salissant certaines parties de la toile. Dans cette succession de phrases qui se veulent conviviales, comme des invitations à la cordialité, et qui finalement s’avèrent intrusives, des immiscions dans la vie privée, Sylvie fanchon parvient avec un brin d’insolence à dénoncer toute forme d’autorité, de hiérarchies dans ses références, qu’elles soient issues de la bande dessinée, du cinéma, de la littérature.

Dans cette exposition se succèdent des toiles et des muraux. Ces fameux muraux dont les scotchs sont déchirés à la main afin d’apporter une dynamique plus importante. Ces grandes bandes inclinées dans lesquelles se distingue un texte horizontal, s’accordent avec l’architecture. « Alors que le tableau convoque l’échelle du corps dans une discussion d’homme à homme, en travaillant à l’échelle des murs cela me permet de prendre l’espace à bras-le-corps, et d’en souligner la monumentalité. » précise Sylvie Fanchon. Cette alternance de toiles et de muraux est mise en dialogue avec des œuvres des Frac Bourgogne-Franche-Comté. « Les œuvres choisies font référence à l’écriture, elles interpellent le spectateur sur un mode transgressif. Elles désacralisent nos grandes idées sur l’art et font vaciller nos certitudes, pointent les dérives autoritaire de nos société et de certains de nos comportements. Animées d’un humour grinçant corrosif, et pratiquant l’autodérision, elles interrogent nos notions de bon ou de mauvais goût. » souligne-elle.

Ce qui rapproche toutes ses œuvres entre elles et avec l’ensemble de Cortana, c’est qu’elles s’adressent sur un mode impératif, très direct au regardeur comme une injonction. Par exemple, dans la première salle Remember what is missing (2016) de Marco Godinho, est une œuvre au sol avec un texte en réserve sur un rectangle de sable. Ou encore avec deux œuvres d’Amikam Toren : deux toiles achetées dans une brocante représentant des paysages paisibles dignes d’une boîte de chocolats de Noël, dans lesquelles il a découpé une phrase nous rappelant que nous sommes surveillés, que notre liberté est une illusion. L’opposition est saisissante.

Dans une salle suivante c’est avec Hommage à Emile Coué d’Alain Séchas (2006), une œuvre cinétique et sonore qui hypnotise le visiteur en lui répétant inlassablement que tout va bien. Elle résume assez bien l’art de Sylvie fanchon ; œuvre graphique dans laquelle on peut imaginer un personnage de cartoon en la personne de Mickey, œuvre répétitive avec des mots qui, décontextualisés, perdent leur force. L’œuvre Fixer de Richard Baquié dont le mot est réalisé comme une structure d’architecture métallique devant une photographie de paysage. Elle montre à la fois l’archéologie de la fabrication de l’œuvre, le faire est apparent et dont les diagonales résonnent particulièrement avec les muraux de Sylvie Fanchon.

Sylvie Fanchon_The Strange Woman

Tout au long du parcours des œuvres majeures de Thomas Ruff, Alfred Courmes, Corinne Marchetti, Annette Messager, Ugo Rondinone… viennent ainsi ponctuer ou souligner les mots de Sylvie Fanchon. L’exposition se termine par des phrases telles que : Désolé je n’ai rien entendu ou je suis désolé je n’ai compris, sur fond noir comme un faire-part de décès, qui concrétisent l’échec total de Cortana et donnent un point final à cette promenade textuelle et visuelle où l’ironie mêlée au sens critique nous renvoie au tragico-comique de notre époque. L’artiste restant maitresse de son destin et ne cédant pas à l’inclination de cette pseudo modernité s’est empressé de déconnecter Cortana.

Sylvie Fanchon
« Je m’appelle Cortana »
Un dialogue avec les collections des deux Frac Bourgogne-Franche-Comté
Du 21 octobre 2018 au 13 janvier 2019

FRAC Franche-Comté
Cité des arts
2, passage des arts
25000 Besançon
http://www.frac-franche-comte.fr

Paris Photo, pari tenu

Une belle édition pour cet incontournable rendez-vous de la photographie sous la verrière du Grand Palais.

 

Paris Photo - Grand Palais
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Alors que le rideau vient de tomber sur l’édition 2018 de Paris Photo, revenons sur ce cru d’excellente qualité dans lequel se côtoyaient, dans un merveilleux jeu d’équilibriste, la photographie iconique avec ses plus grands représentants comme Henri Cartier-Bresson, Lartigue, Brassaï, les grands autoportraitistes Cindy Sherman, Andy Warhol, Michel Journiac en tête, les photographes de mode de Richard Avedon à Erik Madigan Heck (Christophe Guye galerie), la photo reportage avec notamment le sujet sur la Russie de Dmitry Markov ou encore certaines images qui documentent des performances comme celles de Prune Nourry ou Philippe Grollier et enfin la photographie plasticienne. Où se côtoient également toutes les techniques ; cyanotypes, impressions sur verre ou plaque d’aluminium, collages, et même tissages avec une photographie métissée de broderie, de peinture, de dessin, ou encore des photographies mises en scène en sculptures ou installations. L’excentricité n’est peut pas aussi présente que les fois précédentes, pas de trucs révolutionnaires, mais une mixité tellement bien dosée qu’il y avait une grande cohérence dans cette édition 2018.

Une photographie sous influence

Il est à remarquer une tendance de plus en plus forte comme une sorte d’hommage à la peinture classique et moderne. Ainsi, de nombreux artistes comme Sabine Pigalle (galerie RX), Trine Søndergaard (galerie Bruce Silverstein) dont on peut voir actuellement une très belle exposition au MuMa du Havre, ou encore Christian Tagliavini (Camera Work) pour ne citer qu’eux, revisitent, chacun à sa manière, la peinture flamande avec de grands portraits aux jeux de lumière très élaborés. Sabine Pigalle notamment nous embarque dans des scènes à la Vermeer avec une infinie délicatesse de composition et d’éclairage.

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Sabine Pigalle

Baptiste Rabichon (galerie Paris-Beijing) quand à lui, dans sa nouvelle série créée dans le cadre de sa résidence BMW, nous plonge dans un univers qui rappelle certaines œuvres de Raoul Dufy. Remontant l’hommage à des choses plus récentes, on trouve chez certains artistes des références à l’abstraction, à la peinture surréaliste ou au mouvement dada. Comme avec la nouvelle série de Denis Darzacq (galerie RX) qui délaisse ses personnages en lévitation pour des assemblages photographiques nous plongeant dans un univers proche de la peinture de la première moitié du XXe siècle, de Jean Arp particulièrement.

Quand au travail remarquable d’Edouard Taufenbach (galerie Binôme), ses montages syncopés nous évoquent certaines œuvres d’art cinétique. Après sa série « cinéma » dont la recherche d’une géométrie rigoureuse définissait les montages, dans sa nouvelle série présentée par la galerie Binôme les montages sont plus influencés par le sujet lui-même. Reprenant comme à son habitude des images d’archives, il compose des œuvres dont la dynamique du corps définit l’assemblage. Son travail était visible à la fois sur le stand de sa galerie ainsi que dans l’espace Curiosa, un tout nouveau secteur qui présentait une sélection d’images érotiques.

Genre, mixité, tissage et métissage

Une autre tendance peut être plus politique est une présence forte d’artistes qui questionnent la condition des femmes et du genre. En tout premier, la galerie Christophe Gaillard qui consacrait son stand à un solo show sur le 24 heures dans la vie d’une femme ordinaire de Michel Journiac. Un magnifique sujet qui était d’ailleurs proposé à la vente dans un superbe coffret.

Kyle Meyer proposait des portraits d’hommes africains tissé avec des bandes de tissus wax.  Ces hommes ainsi habillés et coiffés comme de belles africaines posent ainsi la question du genre et de l’homosexualité. Il propose « une enquête analytique perpétuelle sur ma propre identité en tant qu’homme gay et les communautés LGBTQ avec qui je m’identifie. C’est profondément ancré en moi j’ai grandi dans une communauté agricole conservatrice de l’Ohio rurale, et j’ai passé une période importante comme adulte au Swaziland, où il est illégal d’être homosexuel. En combinant des éléments photographiques et sculpturaux, mon travail parle métaphoriquement de la condition d’isolement, d’oppression, de mémoire et de perte. ».  Stéphanie Syjuco (Catharine Clark gallery) de son coté couvre ses modèles féminins d’un tissus pour n’en faire plus que des sculptures juste dessinées par les plis et le motif du textile.

La galerie Anita Beckers présente notamment deux œuvres de la série « partition » de Christiane Fesser dont la construction avec ses découpages en reliefs créent un mix entre la photographie et le bas relief. Dans le mélange des genres  l’artiste allemand Thorsten Brinkmann (galerie Feldbusch Weiner Rudolph), propose une galerie de portraits réalisés entre les murs de son studio. L’artiste met en scène et incarne des personnages fictifs aux allures de dignitaires mais dont il déconstruit la suffisance ou l’arrogance avec des attributs comme des abats jours, des poubelles, dans une palette chromatique juxtaposant ocre, vert émeraude, vermillon. Un joyeux bric à brac vivifiant.

Nous pourrions ainsi citer un grand nombre de travaux et d’artistes car la foire était dense et beaucoup d’œuvres valaient le détour. A l’heure où se dessinent les contours du Grand Paris, nous avions, au Grand Palais, un grand Paris Photo.

 

Paris Photo

8-11 novembre 2018

Grand Palais

La photo sort du cadre sur A PPR OC HE

Bruno Fontana 1
Bruno Fontana 1

J’étais curieux de voir cette deuxième édition de A PPR OC HE, dernier né des salons consacrés à la photographie. Elle confirme un parti pris de défricheuse.

Un petit salon, certes, mais qui recèle quelques pépites. Sa principale force est une photographie plasticienne sans frontière, un laboratoire qui ne s’interdit aucun support et la photographie sort du cadre. Ici on peut voir un portrait délicatement imprimé sur une feuille, des silos ou des usines sur des plaques d’aluminium comme une version contemporaine ou un vibrant hommage aux photos de Bernd et Hilla Becher.

Dans cette ancienne maison qui vit Molière dans ces murs, la photographie se découpe sous le cutter du duo franco japonais composé de Thomas Sauvin et  Kensuke Koike. Les artistes nous proposent une réinterprétation de portraits noir & blanc anciens en découpant  des formes qui sont replacées selon une géométrie particulière. En cette période de commémoration du centenaire de la fin la 1ère Guerre Mondiale, ces portraits de gueules-cassées résonnent de façon incroyable.

La photographie se fait également  sculpture ou couture sous les doigts de Marianne Csáky qui, présentée par la galerie Inda, propose des œuvres étonnantes. Elle redonne à ses images une toute nouvelle narration avec des aplats de tissus cousus sur ces images, ou avec tout un travail colorimétrique sur des négatifs sous verre enchâssés sur des structure en métal, ou encore sur, d’autres œuvres, avec un jeu de polygones entrecroisés renforçant dans tout ces cas une certaine dramaturgie.

Elle « s’instantanise  » avec les Polaroïdioties du sculpteur Erik Dietman. La galerie Papillon présente une série de polaroïds à la frontière de l’abstraction. Un travail moins connu de cet artiste qui pourtant avait un réel talent de photographe.

Erik Dietman
Erik Dietman

Elle prend encore des allures de vestiges archéologiques avec le travail de Vittoria Gerardi qui nous propose une expérience visuelle et mentale du paysage. La jeune photographe italienne nous présente sa propre perception du paysage de la Vallée de la Mort, un lieu désertique, aride et chaud. La photographe utilise des parties du négatif comme des fragments de paysages pour construire des frontières symboliques entre matière et temps, entre espace et lumière, comme pour mieux marquer le paysage d’une cicatrice, celle d’un horizon imaginaire. Elle présente également des cubes de plâtre blanc d’où émerge un ruban de photographie de ce désert nous invitant à imaginer les vestiges d’un temps minéral lointain.

Elle se fait protocolaire et poétique sous le travail Marie Clerel représentée par la galerie Binôme. En effet,  la photographe propose un calendrier sous la forme d’une série de cyanotypes qui ont été révélés à l a lumière du jour à midi. Ces petits rectangles montés comme un calendrier montrent une vision symbolique et poétique du ciel chaque jour et sur un mois. On peut sans problème distinguer les mois d’été aux mois d’hiver par l’intensité des bleus. Des œuvres tout à fait étonnantes qui par un protocole extrêmement rigide parviennent à nous attendrir.

Un salon qui, comme son nom l’indique, révèle une autre approche de la photographie, une photographie libérée de pensées dogmatiques.

A PPR OC HE

Le Molière

40 rue de Richelieu

75001 Paris

#Paris, Jean Michel Basquiat: L’événement arty de cette rentrée.

Boy and Dog in a Johnnypump (1981)
Boy and Dog in a Johnnypump (1981)

L’ange noir de l’art contemporain des 80’s en majesté à la Fondation Louis Vuitton qui lui consacre une exposition depuis quelques jours de plus de 120 de ses œuvres. Une rétrospective immanquable mise en parallèle avec une autre exposition d’un autre artiste d’exception Egon Schiele qui, comme Basquiat, est mort prématurément à l’âge de 28 ans.

La dernière grande exposition consacré à Jean-Michel Basquiat à Paris fut la rétrospective organisée au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris c’était fin 2010 début 2011. C’est dire si l’événement était attendu, par ceux qui ne l’ont pas encore vu et par ses aficionados. L’occasion de replonger dans sa fulgurance, son énergie mais aussi ses fêlures et retrouver son incroyable alchimie picturale et vitalité chromatique. 

De ses débuts de street-artiste dans les rues de Manhattan à ses collaborations avec le pape du Pop Art, Andy Warhol, jusqu’à ses dernières œuvres notamment Riding with Death (1988), l’exposition déployée sur les quatre niveaux de la Fondation Louis Vuitton débute par les trois grandes Têtes (datées de 81, 82, 83), réunies pour la première fois. Elle se poursuit par des petits chapitres qui permettent de mieux comprendre les éléments constitutifs de l’œuvre de Jean-Michel Basquiat, tout en suivant un parcours chronologique avec plus de cent vingt œuvres présentées, dont beaucoup inédites aux yeux du public.

L’œuvre de Jean-Michel Basquiat s’articule en cinq phases majeures. La première commence en 1976, lorsqu’il rencontre ses amis, Al Diaz et Shannon Dawson avec qui il commence à graffer dans les rues de Manhattan des messages sous le pseudo SAMO©. Elle s’achève en automne 1981, date à laquelle la galeriste Annina Nosei met à sa disposition le sous-sol de sa galerie transformé en atelier et lui permet de peindre ses premières toiles marquées par la spontanéité et la rapidité qui caractérisaient déjà ses graffitis. Influencé par les musiciens ; John Cage, par son invitation à intégrer le hasard et l’imprévisible, Charlie Parker et Miles Davis par leurs sens aigus de l’improvisation, les sonorités africaines par leur énergie et leurs rythmes et le hip-hop pour ses procédés artistiques du sampling et du scratching. Basquiat donne libre cours à toutes sortes d’associations faites de mots, de signes, de pictogrammes et de concepts qu’il intègre dans ses œuvres. Ces éléments seront constitutifs de toute son œuvre et en feront sa signature.

La deuxième phase de sa création, entre 1981 et 1982, est surtout dominée par la peinture sur toile. Boy and Dog in a Johnnypump (1982) et Untitled (1981) constituent des exemples marquants de cette période. La peinture prend une place croissante pour Basquiat sans que celui-ci interrompe pour autant le dessin, en associant sur ses toiles acrylique et pastel gras dans des couleurs de plus en plus intenses. On observe également un élargissement de son répertoire figuratif et de son corpus d’éléments symboliques. Basquiat commence alors à superposer des couches de peintures, des éléments picturaux et des mots pour les faire aussitôt disparaître. Cette alternance entre transparence et disparition détermine alors son processus de création : il repeint, intégralement ou partiellement, sur ses compositions permettant tout de même au spectateur de discerner la représentation d’origine.

Commencent alors pour Basquiat des années frénétiques avec une production d’œuvres extrêmement importante. C’est dans cette période (1982-1985) qu’il développe ce qui est la troisième phase de son travail. Sans délaisser la toile, Basquiat utilise des matières brutes comme support. Il renonce aux châssis classiques pour tendre ses toiles sur des palettes de bois ou pratique des assemblages de portes ou volets (Portrait of the Artist as a Young Derelict, 1982), donnant parfois naissance à une sorte de sculpture de toile et de bois. La forme du triptyque que Basquiat utilise dans une série de travaux de 1982 et de 1983, lui permet, par le montage de plusieurs toiles montées sur bois, d’élargir son champ pictural comme par exemple avec Horn-Players (1983). Il poursuit ainsi son « hip hop » pictural en associant les mots, les signes, les pictogrammes et les éléments picturaux les plus divers. La couronne à trois pointes apparaît fréquemment, par exemple dans Untitled (1982), parallèlement à la couronne d’épines, ces deux motifs prenant valeur d’icônes dans l’œuvre de Basquiat. Au printemps de 1983, ses œuvres atteignent leur complexité suprême, tant par leurs thèmes picturaux que par les stratégies artistiques que Basquiat associe et transforme désormais avec une infinie diversité. Les changements, reniements ou agressions physiques contre le support et contre l’œuvre sous forme de remaniement, de destruction et de recomposition relèvent de la méthode artistique de Basquiat. Celui-ci met également des mots en relief, par leur disparition même. In Italian (1983) en constituent un exemple frappant. « Je biffe les mots pour que vous les voyiez mieux. Le fait qu’ils sont à demi effacés vous donne envie de les lire. » Jean-Michel Basquiat.

Pendant cette période, l’année 1983 marque également le point de départ d’une collaboration et d’une grande amitié avec Andy Warhol. Au cours de cette quatrième phase de création qui commence intensément en 1984, il reprend d’anciens collages dont il réalise une forme de sampling à l’aide du procédé sérigraphique auquel Warhol l’a initié. Il réalise d’abord une quinzaine de travaux collectifs avec Warhol et Francesco Clemente. Suivront dans les années 1984/1985 une centaine de nouvelles œuvres en coopération avec Warhol, soit le dixième de la production picturale de Basquiat.

Les années 1986 à 1988 constituent la cinquième et dernière phase de création de cet artiste. Il élabore alors un nouveau type de représentation : ses personnages figuratifs prennent moins d’importance au profit d’un élargissement considérable de son répertoire de symboles et de contenus. Les œuvres de cette époque se caractérisent par une alternance entre un vide radical et une abondance. Ces dessins et tableaux sont entièrement couverts de papiers collés, saturés d’une profusion de détails, de signes, de pictogrammes, de mots et de phrases, dont les ramifications nous évoquent aujourd’hui les arborescences et associations sans fin du web. Basquiat crée aussi une série d’importants dessins de grand format, qui laissent transparaître la fascination de l’artiste pour la mort. Riding with Death (1988) est devenu l’icône de sa propre mort, et résonne comme une prémonition participant au mythe de cet artiste majeur de la seconde moitié du XXe siècle.

L’oeuvre de Basquiat doit son originalité et sa singularité à une forme d’appropriation du quotidien, de la rue et des encyclopédies, et de l’aléatoire. Il copie délibérément des éléments de la réalité qui l’entoure, il introduit le hasard comme stratégie artistique et transforme le matériau esthétique préexistant en esthétique personnelle. Jean-Michel Basquiat a été aussi bien un précurseur de la société du savoir que de la génération du couper-coller, anticipant ainsi l’utilisation des nouveaux médias, la société du selfie et de la mondialisation tout en explorant son identité noire.

« J’utilise le Noir comme protagoniste principal de toutes mes peintures. Les Noirs ne sont jamais portraiturés d’une manière réaliste, pas même portraiturés dans l’art moderne, et je suis heureux de le faire. » Jean Michel Basquiat 

On retrouve dans les compositions picturales de Basquiat l’intensité et l’énergie qui ont marqué sa brève existence. En l’espace de huit ans seulement, il crée une œuvre de grande ampleur, comprenant un millier de peintures et plus de deux mille dessins. Il parvient ainsi à imposer, à une époque où l’art conceptuel et l’art Minimal étaient dominants, de nouveaux éléments figuratifs et expressifs. Ses œuvres peuplées de personnages qui semblent sortis de bandes dessinées, de silhouettes squelettiques, d’objets quotidiens bizarres et de slogans poétiques frappent par leur force et par la somptuosité de leurs couleurs. Associant des motifs issus de la culture pop et de l’histoire culturelle — plus particulièrement du monde de la musique et du sport —, ainsi que des thèmes politiques et sociaux, l’injustice sociale et le racisme.

L’exposition est remarquable par la qualité des œuvres présentées et surtout leur rareté aux yeux du grand public. Elle offre une vision globale de l’ensemble du travail d’un des artistes majeurs de la seconde partie du XXe siècle.

Jean Michel Basquiat – 1960-1988

Du 3 octobre 2018 au 14 janvier 2019

Fondation Louis Vuitton

8, avenue du Mahatma Gandhi

Bois de Boulogne

75116 Paris

www.fondationlouisvuitton.fr