Le rouge et le noir, le sang et la mort, une ode à la vie selon Hermann Nitsch

Hermann Nitsch et Denise Wendel-Poray
Hermann Nitsch et Denise Wendel-Poray

Hermann Nitsch, l’enfant terrible de l’art contemporain autrichien qui s’est fait connaitre dans les années 60 et 70 par des performances sanglantes et très controversées est à Paris. Il expose une trentaine d’œuvres peintes à la galerie RX.

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Né à Vienne en 1938, son enfance fut marquée par la guerre avec son lot de violence, de frappes aériennes, de privation… Des années terribles qui marqueront à jamais l’artiste et son travail. Il est cofondateur, au début des années 60, du mouvement Wiener Aktionismus (Actionnisme viennois) dont il est l’un des représentants les plus importants aux cotés d’artistes viennois comme Günter Brus, Rudolf Schwarzkogler et Otto Mühl dont on peut voir actuellement des œuvres à la galerie Eric Dupont à Paris. Il crée ses premières œuvres basées sur une variante du dripping avec une dimension performative et il jette les bases de son projet avec sa première Aktion, performance expérimentale, dans laquelle l’artiste verse du sang sur un homme enchainé en crucifixion.

C’est à cette époque qu’il développe le concept de « Théâtre des Orgies et Mystères ». Avec l’intégration de toutes les formes d’art : la peinture, l’architecture, la musique… désirant ainsi créer une œuvre d’art totale et mettre progressivement sous tension tous les sens des participants jusqu’à ce que, arrivé au point culminant, chacun prenne différemment conscience de son existence. La vision du monde de Hermann Nitsch est fortement marquée par des écrivains tels que Sade, Nietzsche, Artaud, Bataille entre autres.

Chaque Aktion fait l’objet d’un véritable travail d’écriture préalable, de dessins, de plans à l’instar d’un compositeur d’opéra. Il en crée également la partition musicale. Ces Aktions semblent reproduire une liturgie, un rituel sacré complet avec procession, communion, chants… Nitsch comme beaucoup de ses contemporains ne parvient pas à pardonner la position de l’Autriche pendant la seconde guerre mondiale. Ses « cérémonies » tentent d’exorciser ce passé et dénoncent également une société corsetée, rigide et brutale.

Parallèlement Nitsch développe une œuvre picturale importante. Avec notamment des œuvres de sang dans les années 70 et des peintures dont la couleur dominante est le rouge.

Hermann Nitsch prétend que « le rouge est la couleur la plus intense que je connaisse. Le rouge est la couleur de la vie et de la mort en même temps. Le sang est la sève de la vie. Du sang rouge, qui coule, signale une blessure, la douleur, le danger et la mort »

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L’œuvre de Nitsch se révèle donc radicale et bien entendu clivante. Le galeriste Eric Dereumaux,  convaincu du potentiel unique des œuvres picturales de Nitsch a décidé de ne présenter aujourd’hui que des tableaux qui, par eux-mêmes, représentent l’essence de l’œuvre de l’artiste. Conscient du profil polémique de l’artiste, Eric Dereumaux et Denise Wendel-Poray, la commissaire de l’exposition, ont donc décidé il n’y aurait pas d’Aktion pendant cette exposition et que les tableaux présentés offriraient un axe d’ouverture et de compréhension du travail global de l’artiste. Cette peinture n’étant bien sûr pas déconnectée de son œuvre complète et reste en lien avec les performances qui ont fait la notoriété de cet artiste. Des ouvrages consacrés à son œuvre peuvent être feuilletés dans une des salles de la galerie et permettent de voir des photographies des nombreuses performances orchestrées par Nitsch.

L’artiste global, habitué à tout maîtriser, était retissant à l’idée d’une l’exposition uniquement consacrée à la peinture. Finalement, grâce à la conviction et la persuasion d’Eric Dereumaux, il s’est laissé convaincre. La peinture d’Hermann Nitsch est physique, nerveuse. Dans sa pratique Nitsch implique le corps, ses traces de mains et de doigts dans d’épaisses couches de peinture noire ou rouge en témoignent. La forte présence du rouge sous forme d’éclaboussures et de coulures qui évoque le sang bien sûr dialogue avec des noirs profonds. Quatre toiles de sang réalisées dans les années 70 sont également présentées ainsi qu’une petite série d’œuvres sur papier de facture totalement différente dans lesquelles se mélangent peintures, gravures, et dessins.

Finalement, les aktions ne sont jamais loin avec Hermann Nitsch qui a décidé une intervention étonnante le premier jour de l’exposition. En effet, il est intervenu sur deux toiles de sang réalisées il y a quarante.  Il a modifié ces œuvres avec des pansements, des bandages et des mouchoirs en papier. C’est comme s’il avait eu besoin de se réparer en pansant sa propre œuvre. La proposition apaisée faite par Eric Dereumaux à Hermann Nitsch a eu cet effet particulier, l’artiste s’est apaisé lui-même. La violence du monde, la culpabilité face à l’histoire de son pays, qu’il dénonçait dans des performances sanglantes et violentes ont marqué sa vie et son art, à l’âge de quatre-vingts ans il a peut être enfin trouvé la paix. Une catharsis personnelle et artistique.

Hermann Nitsch

« Paintings Only »

Du 11 octobre au 24 novembre 2018

Commissaire d’exposition : Denise Wendel-Poray

Galerie RX

16, rue des Quatre Fils

75003 Paris