« Dans un second temps », le désir d’absolu de Martin BECK

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Pour sa première grande exposition en France, l’artiste autrichien Martin Beck joue avec les temporalités, les médiums et leurs déploiements intimement liés aux espaces du Frac Lorraine de Metz et compose une œuvre d’art globale.

L’exposition rassemble des œuvres récentes explorant différents types de durées. Le temps géologique marqué ici par des conglomérats de roches sédimentaires dont chaque élément, sans jamais fusionner, s’assemble dans une forme d’éternité. Le temps lié à la seconde vie des choses ; des images, des mots, des études ou  des analyses. Le temps quotidien marqué par les créations que Martin Beck s’impose chaque jour et qui construisent le tableau de bord de ses humeurs. Et le temps éphémère et festif comme évoqué par Last Night,  une reconstruction poétique et musicale de la dernière soirée organisée au Loft par David Mancuso, pionnier des DJ new-yorkais à la fin des années 70.

Martin Beck mélange la nature et les éléments culturels,  il met en relation l’affect et le savoir, le cartésien et le sensible. Il s’intéresse autant aux structures architecturées qu’aux structures sociales.

Dans son travail il s’approprie des images et des textes existants qu’il intègre dans son travail en les recontextualisant. L’exposition s’articule autour de rythmes, répétitions et interstices. Décontextualiser puis recontextualiser et laisser apparaitre les cohérences ou perturbations ainsi que la nature multiple de choses constitue une part importante du travail de l’artiste.  Chaque exposition est pour lui l’occasion de réinterpréter cette recherche en lien avec les espaces mis à sa disposition.

L’exposition « Dans un second temps » est introduite par une image noir & blanc de cristaux sur fond noir sans explication sans texte. Le cristal à l’architecture précise et primitive renvoie à la structure, la régularité, la clarté.  Il évoque à la fois la précision et la beauté. Martin Beck fait cohabiter cette image avec un cactus, lui-même très architecturé et un voilage qui tranche par sa fluidité et sa forme mouvante et sensible aux variations de l’air. Il fait le choix de ne pas mettre de cartel explicatif afin de déconstruire l’habituelle invitation à une exposition et susciter un désir plus fort chez le visiteur.

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D’origine autrichienne mais vivant la majeure partie du temps à New York, Martin Beck est naturellement influencé par la culture américaine. Notamment par les communautés rurales et utopiques proches du mouvement hippie. Comment peut-on vivre séparé du monde et vivre ensemble en communauté ? Il fait dialoguer une nouvelle image de cristaux qui semblent flotter avec un texte aux phrases hyper positives, sorte de manuel de bonne conduite issu d’une étude d’un ethnologue sur une communauté hippie américaine. Les cristaux tout comme les textes sont des morceaux d’un élément et finalement reconstruisent un nouveau tout. Tout comme dans le monde des humains dont chaque individualité placée dans un groupe différent recrée une entité, un autre corps social avec ses propres lois. Martin Beck a lu tous les livres sur la contre-culture des années 60 et notamment les communautés rurales. L’installation se présente comme une indexation de ses communautés. La liberté se confronte aux nécessités de survie et de besoins : nourriture, habitat, codes de vie commune, résolution des conflits… Au milieu de ces éléments qui pourraient représenter les « dix commandements » de la communauté, une photo du sol lunaire symbolise, un sol vierge prêt à être cultiver, un horizon à conquérir, un ailleurs à visiter. L’ensemble montre comment les communautés, utopies de liberté voulant rompre avec la société et le système capitaliste, reproduisent elles aussi des règles et des interdictions, quantifient, planifient et contrôlent afin de canaliser les individus.

Il est étonnant de voir dans une œuvre suivante que les travaux et études de ces sociétés communautaires sont devenus les fondements de ce qui sera utilisé plus tard par les coachs en entreprise.  Le problème prend la forme d’un diaporama qui alterne images libres de droits et phrases issues de « Universal traveller », un guide de résolution des problèmes. Ici grâce à un montage aléatoire, la rhétorique utilisée par les entreprises dans la gestion de conflits afin d’optimiser la productivité, prend un sens particulier et donne une vision tragicomique d’un idéal de vie d’entreprise fantasmée et sublimée.

L’intérêt que Martin Beck Porte aux questions de productivité s’accompagne de celui de la sérialité. Avec une œuvre étonnante, une vidéo qui filme en plan fixe et rapproché une partie d’un plâtre d’Amour et Psyché, de Canovas. Sur ce blanc immaculé se distinguent à peine des petits points noirs. En fait, il s’agit de clous que Canovas disposait sur son prototype et qui lui servaient de repères et d’outils de mesure afin de facilité la reproduction des marbres à venir. L’œuvre, dont la seule variation est celle de la lumière naturelle, joue la contradiction entre l’aspect purement technique du sujet et le formidable romantisme de l’œuvre finale.

Martin Beck - vidéo amour et Psyché

Martin Beck joue encore avec les représentations de la production avec Flowers (série 1) et (série 17), un groupe de photographies issues d’une série qui documente le processus de création d’une composition florale. Reprenant un sujet inspiré des natures mortes de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, il désacralise ce symbole de pouvoir et de beauté et propose un « work in progress » décomposant les éléments : le geste, les fleurs, la table, le vase… les présentant comme les personnages d’un film en production.

 

Avec Working forwards, Martin Beck s’impose quotidiennement de réaliser une feuille (format US) sur des sujets très divers et des problématiques qui changent chaque jour, réalisant ainsi un tableau de bord de ses humeurs et de ses préoccupations qui peuvent être influencées du livre qu’il lit ou de la musique qu’il écoute. Dessins, collages, textes, photographies, pas de formes préconçues, sont des instantanés de sa pensée car pour lui il n’y a pas de différence entre sa vie personnelle et sa vie artistique, les deux ayant de perpétuelles interactions.  Ces petits éléments, qui composent sa vie et en représentent le millefeuille temporel, dialoguent avec d’immenses conglomérats de galets et sédiments compactés naturellement depuis des temps immémoriaux. Ce temps humain et intime mis face au temps géologique est vertigineux.

 

L’exposition conçue comme une composition se termine en apothéose avec Last Night une vidéo de 13 heures et 29 minutes dans laquelle une platine vinyle tourne et égrène les 118 titres de la dernière soirée organisée au Loft par David Mancuso en 1984. Immortalisant ainsi les fêtes, accessibles sur invitation uniquement, qu’il organisait dès 1970 dans son appartement de Manhattan. Impliqué dans la contre-culture de l’époque, ainsi que dans les luttes contre les discriminations d’origine, de genre ou de classe, David Mansuco a voulu créer un lieu de rencontre et d’émancipation, un lieu underground basé sur le potentiel social de la musique et de la danse pour générer de nouvelles formes d’interactions basées sur la tolérance, le partage et la recherche de liberté.

 

L’œuvre de Martin Beck prend le temps de mettre un pas de coté, par le prisme de la contre-culture notamment, il  décortique et identifie les structures et les architectures de nos sociétés ainsi que tous les jeux sociopolitiques qui en découlent. Coincées entre idéalisme et pragmatisme, affect et savoir, intuition et analyse, les sociétés humaines se débattent dans un perpétuel recyclage. Martin Beck espère toujours unifier intégrité intellectuelle, complexité, sensibilité et esthétique.

Dans un second temps ?

 

Martin Beck

« Dans un second temps »

du 06 juillet au 21 octobre 2018

Fonds Régional d’Art Contemporain de Lorraine

1bis rue des Trinitaires

57000 Metz

http://www.fraclorraine.org

Lois Weinberger dévoile l’envers du décor de son enfance au Frac Franche-Comté

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Lois-Weinberger – Sans-titre

Le Frac Franche-Comté propose une exposition aux airs de rétrospective et dévoile le travail d’un artiste jardinier, archéologue et poète.

Pour Lois Weinberger, il n’y a pas de hiérarchie. Les plantes rudérales, celles qui poussent dans les espaces en friche, ont autant d’importance que celles que l’homme tente de domestiquer, de sélectionner, de hiérarchiser.  Il compare le monde végétal avec le monde des humains et s’attache à glorifier les laissés pour compte. Il se définit comme un homme de terrain et aime jouer avec l’environnement, les espaces naturels.

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Lois-Weinberger_ce qui est au dela des plantes en fait partie -documenta X

Epris de liberté, poète, fasciné par l’étymologie et les choses cachées, il lui importe de créer les conditions de germination de tous les possibles qui peuvent prendre différentes formes : peintures, vidéos, installations, jardins, interventions dans l’espace public…

Dans la première salle, les médiums sont variés. Peintures, sculptures et photographies se côtoient et montrent toute la diversité et la liberté de Lois Weinberger. Une série de photographies immortalise une performance, réalisée non loin de la ferme parentale autrichienne. Dans celle-ci Lois Weinberger accrochait des sacs plastiques aux branches des arbres. Il s’agit d’une célébration inspirée par les arbres qui bordaient la rivière Inn qui étaient régulièrement recouverts de sacs et d’objets plastiques après les crues. Un peu plus loin une œuvre textuelle prend  la forme d’une forêt de panneaux recouverts de mots que l’artiste associe ou dissocie en s’amusant avec leurs sonorités, leurs sens et leurs étymologies. Toujours avec les mots, l’artiste crée un immense paysage topographique. Le territoire choisi est en fait déserté, vidé de sa population. Lois Weinberger a décidé de combler ce vide par des mots lus par sa femme. Des passages littéraires choisis de façon aléatoire qu’il sème dans les lignes topographiques du paysage. En face, un mur semble saigner. Des tâches rouges sont peintes sur le mur et reprennent, en version démesurée, les traces laissées par un coléoptère xylophage dans l’écorce d’un arbre. Reprenant ce motif, il crée sur le mur un archipel d’un univers habituellement invisible. C’est une composition inspirée par les chemins. Lois Weinberger, originaire d’un lieu de pèlerinage, aime le concept du chemin et mettre en parallèle le monde végétal , animal et bien sûr humain. Pour lui, une grande partie de son travail est une construction poétique. Il considère que son travail est libre lorsqu’il le réalise et donc, par nature, libre d’interprétation.

Il joue ainsi avec les éléments comme avec les mots en créant des composites, des formes hybrides ethno-poétiques.

Dans une autre salle, un sol desséché, craquelé laisse apparaitre dans ses craquelures des sacs plastiques, restes d’un non-lieu tel que défini par Marc Augé ; un espace interchangeable où l’être humain reste anonyme. Il s’agit par exemple des moyens de transport, des grandes chaînes hôtelières, des supermarchés… mais aussi des camps de réfugiés. Ici, cet espace en serait la trace, la représentation après l’anthropocène.

La salle suivante est toute entière consacrée à une installation géante, intitulée le champ des décombres, qui nous transporte dans le lieu d’enfance de Lois Weinberger. L’installation ressemble à un musée archéologique qui présente en fait les restes du sous sol du plancher de la ferme familiale, la ferme d’un monastère, lieu de pèlerinage important dans cette région de l’Autriche. Une archéologie impressionnante de ce lieu de vie agricole et de vie monastique où se mélangent objets de ferme et ceux laissés par les pèlerins.

La plupart des objets sont apotropaïques (censés prémunir contre le malheur) ou des offrandes à caractère religieux (ex voto), on y trouve même la momie d’un chat. Le titre de l’exposition prend ici tout son sens « l’envers du paysage ». Du paysage sensé représenter une ferme et un lieu de dévotion, sa face cachée prend tout à coup des allures de temple voué au paganisme.

Pour anecdote, lorsque quelqu’un mourrait on gardait une chaussure en mémoire du mort. La croyance locale voulait que s’il on gardait les deux chaussures le mort pouvait revenir. Lois Weinberger s’intéresse à l’histoire de ces objets et tente de comprendre leur fonction, d’ailleurs ces incroyables fouilles sont aussi l’objet d’études et de recherches de la part de spécialistes et scientifiques.  Chez Lois Weinberger, les sous-sols sont des lieux invisibles qui recèlent une charge historique et culturelle ainsi que des graines en sommeil. Ce sont des espaces créateurs de tous les possibles et cette installation est le jardin d’un imaginaire que chaque visiteur peut inventer.

Lois Weiberger rappelle que la vie est mouvement et diversité, entropie et transformation et qu’aucune société ne saurait survivre dans l’immobilisme, le protectionnisme ou l’exaltation de la pureté. Son œuvre hautement métaphorique et poétique nous invite à ne pas oublier l’envers du paysage.

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Le Frac propose également une exposition d’Olivier Vadrot , Minimo

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Olivier Vadrot devant son exposition minimo

Cette autre exposition est consacrée au travail du designer Oliver Vadrot. Chantre du design nomade et de l’auto-construction, ces créations couvrent plusieurs champs d’intervention : lieux de conférences, de performances, kiosques à musique… Il crée des lieux et des architectures favorisant la parole et l’échange. Lorsqu’il travaille sur des projets, il apprécie le stade de la maquette qu’il considère comme une sculpture créatrice de discussion.

Ses œuvres rappellent les théâtres en bois construits en Grèce avant le IVe siècle (av. J.C.). Son œuvre fait écho au travail de Lois Weinberger, profondément démocratiques ses réalisations refusent elles aussi les hiérarchies.  L’exposition est organisée sur une table de près de 20 mètres de long sur laquelle s’étale une impressionnante collection de maquettes.

Olivier Vadrot qui avait déjà créé l’espace accueil-librairie du Frac prouve une nouvelle fois que la simplicité des formes et des matériaux requière une très grande exigence.

Lois Weinberger
L’envers du paysage

Olivier Vadrot
Minimo

Jusqu’au 30 septembre 2018

FRAC Franche-Comté
Cité des arts
2, passage des arts
25000 Besançon
www.frac-franche-comte.fr

Patrice HUCHET