Tsunami au MAMC de St Etienne ! Jean-Michel Othoniel produit une vague géante avec du feu.

The Big Wave_ Jean-Michel Othoniel
The Big Wave_ Jean-Michel Othoniel _ exposition « Face à l’obscurité » – photo P. Huchet

Grand (dans les tous les sens du terme) retour de Jean-Michel Othoniel sur ses terres d’origines. C’est la troisième exposition que le musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole consacre à l’artiste. Avec cette exposition « Face à l’obscurité » Jean-Michel Othoniel franchit une autre dimension dans son travail, celle du gigantisme comme le prouve sa nouvelle œuvre The Big Wave spécialement réalisée pour l’occasion.

De l’obscurité à la lumière

De la noirceur de la ville de son enfance, St Etienne. Noirceur de la houille. Noirceur de la dureté de travail dans une ville de production métallurgique. Tout cela a profondément marqué le jeune Jean Michel Othoniel qui a eu son premier choc dans le musée de St Etienne. Cette rencontre avec l’art à eu un effet déclencheur. La lumière sera en suivant la voie de la création artistique. De cette ville autrefois noire et dont le paysage était sculpté par les terrils, il a souhaité s’extraire. La découverte de l’art lui a permis d’élargir ses horizons pour mieux y revenir aujourd’hui avec une exposition lumineuse.

L’exposition proposée par Jean-Michel Othoniel est vraiment un parcours autobiographique.

Elle est introduite par trois petites peintures au phosphore, réalisées en 93 en hommage à son œuvre préférée le fiancé de Francis Picabia. 3 petits fiancés grattoirs d’allumette  fut d’ailleurs la première œuvre en soufre à rejoindre les collections d’une institution.

Dans la grande salle suivante, The Big Wave provoque un tsunami émotionnel. Une énorme vague noire projetant des reflets verts dans le sol déferle sur les visiteurs. L’idée de la vague lui est venue lorsqu’il était au Japon au moment du tsunami. Un travail a long terme de l’aquarelle au montage final. Un travail d’équipe aussi, dans lequel sont intervenus des dessinateurs industriels, des ingénieurs, des monteurs… Un projet sur deux années, évolutif, avec différentes étapes pour mettre en œuvre cette mise en volume. Jean-Michel Othoniel se rend compte qu’il aborde une nouvelle étape dans son travail, le monumental.

Cette vague a vraiment des dimensions impressionnantes, elle est trois plus grande que celle présentée au Crac de Sète lors de sa rétrospective en 2017. Elle est composée de briques de verre noir soufflées en Inde. Ce qui l’intéresse c’est que la brique est habituellement pleine et permet des constructions qui durent. Ici elles sont vides et fragiles, c’est comme une anti brique. Au-delà de la vague elle peut représenter aussi une grotte. L’obscurité qui cache et protège et qui permet avec un œil accoutumé de deviner des choses. Le noir pour Jean-Michel Othoniel n’a pas qu’une dimension négative.

Il avoue être très fier de cette œuvre et aimerait que celle-ci trouve son sanctuaire, un lieu où elle pourrait s’installer de façon pérenne. Les contraintes d’installation et de mise en place sont telles qu’il imagine devoir créer un lieu spécifique autour de l’œuvre.

Six divinités totémiques font face à cette vague. Des diamants noirs en guise de tête. En fait, des blocs d’obsidienne, roche née dans les volcans et des forces telluriques. Pierres dont la littérature prête des vertus magiques et les mexicains des vertus curatives. Ces têtes d’obsidienne, restes d’un  énorme bloc découvert en Arménie, sont sertis dans des socles en bois.  Six totems qui rendent hommage aux gueules noires de son enfance.

Entre les deux œuvres une vidéo représente une performance qui transforme un crassier (terril) en volcan, grâce à l’apport de fumigène. Une œuvre réalisée en 97.  Et une miniature photographique qui illustre une performance de jeunesse dans laquelle Jean-Michel Othoniel se met en scène en robe de prêtre face au mur d’un barrage dont les cascades d’eau sont gelées et qu’il essaie de gravir.

L’eau et le feu

On retrouve tout l’univers de Jean-Michel Othoniel, son goût pour les métamorphoses, les sublimations et les transmutations. Du noir de son environnement natal, il crée la couleur avec ses grands colliers de perles qui ont fait sa renommée. D’une ville ouvrière, il rejoint les ors de Versailles et invente des jets d’eau en verre. Du feu de vulcain (ou des hauts fourneaux), il crée aujourd’hui une vague susceptible de l’éteindre. De ses grattoirs d’allumettes à la lumière du verre. De cette première vague gelée qu’il essayait de franchir à ses débuts, à l’étape qu’il vient de franchir pour réalisée celle-ci. Jean-Michel Othoniel joue des opposés et des paradoxes. Il a finalement un rapport très intime avec les éléments de son enfance et les éléments naturels et n’hésite pas à fusionner l’eau et le feu. L’alchimie d’un grand magicien.

Jean-Michel Othoniel

Face à l’obscurité

Du 26 mai au 16 septembre 2018

Le MAMC propose trois autres magnifiques expositions dans ses murs. Une belle façon de fêter les 30 ans de cette institution de renommée internationale.

Valérie Jouve

Formes de Vies

du 19 mai au 16 septembre 2018

Une exposition photographique doublée d’une exposition collective intitulée « Vues Urbaines » en guise de préambule.

Art Conceptuel

du 19 mai au 16 septembre 2018

Un focus sur les œuvres d’art conceptuel de la collection du MAMC orchestré par Alexandre Quoi.

30 ans

Considérer le Monde II

Jusqu’au 16 septembre 2018

Une très belle exploration dans la remarquable collection du MAMC, orchestrée par celle qui assure l’intérim à la tête de cette institution depuis 2 années, Martine Dancer-Mourès.

Musée d’Art Moderne et Contemporain Saint-Etienne Métropole

Rue Fernand Léger

42270 Saint-Priest-en-Jarez

http://www.mamc-st-etienne.fr

 

Patrice HUCHET

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Une expo rock&roll au château ; Philippe Pasqua au Domaine de Chamarande.

Philippe-Pasqua-devant-son-requin
Philippe-Pasqua-devant-son-requin

Six mois après l’exposition « Borderline » au Musée Océanographique de Monaco, Philippe Pasqua dépose ses valises et ses œuvres en région parisienne, au Domaine de Chamarande dans l’Essonne.

Philippe Pasqua, célèbre pour ses vanités aux papillons sculptées, pratique aussi la peinture qui l’a fait connaitre, le dessin et le collage. « ALLEGORIA » au Domaine de Chamarande est l’occasion de replonger dans son univers et de découvrir ses sujets récurrents :  La stigmatisation face à la différence, l’intimité des êtres, notamment celle de ses proches dont il dresse les portraits. Presque toutes ses toiles dévoilent un handicap, une différence, une obscénité, un amour fraternel. Des œuvres saisissantes par leur taille et leur message, tantôt émouvantes, tantôt brutales. L’exposition révèle également sa sensibilité à la protection des océans et bien sûr son goût pour le monumental.

L’exposition est à l’échelle du domaine, monumentale !

exposition-Allegoria_Philippe-Pasqua
Exposition Allegoria_Philippe Pasqua

Par où commencer ? Peut-être par l’allée principale du château où le visiteur est accueilli par un énorme portique en acier Corten supportant un immense requin argenté reluisant, dont la brillance renvoie les reflets verts d’une « mer » nature environnante. Ce fameux requin icône de l’exposition « Borderline » de Monaco prend une toute autre dimension dans la perspective de l’allée qui mène au château.

La thématique de protection des océans se poursuit dans le parc avec Santa Muerte, le squelette d’une tortue géante en bronze prises dans des filets. Elle est créée à partir du moule d’une véritable carcasse d’une tortue préhistorique. Dans le château, une benne déborde de méduses en verre dans un des salons. L’œuvre intitulée Le Chant des méduses a un effet saisissant, grave et d’une grande beauté plastique.

Poursuivant dans le château le visiteur ira à la rencontre de la famille de Philippe Pasqua avec des portraits peints, mais aussi toute une série dans le salon blanc d’œuvres mixtes qui mêlent la peinture et le collage. Une manière étonnant de rentrer dans l’intimité de l’artiste au milieu d’un salon feutré aux moulures d’or. Dans ses salons, l’artiste y sème également quelques provocations et ironie comme une autruche empaillée dans un lit d’enfant tenant dans son bec un préservatif.

Coté orangerie, un crâne aux papillons géant très connu dans l’œuvre de Philippe Pasqua accueille le visiteur. Cette fois l’œuvre est réalisée avec des poutres anciennes, faisant échos à l’histoire des lieux, des branches et du bois récupérés ça et là. Cette vanité, dernière réalisée, a fait l’objet d’une performance filmée dans laquelle Philippe Pasqua y met le feu. Le film sera présenté très prochainement dans le cadre de l’exposition qui devrait s’enrichir pendant le mois de juin et de septembre de nouvelles œuvres. Dans l’orangerie, deux portraits géants encadrent une vitrine posée au centre. Dans cet « ossuaire », trois véritables crânes humains recouverts de peaux de tanneurs tatouées sont disposés dans une coupe à fruit en céramique. Ils ont été brulés et la magie du feu a préservé une partie du tatouage sur l’un des crânes. L’ensemble donne une dimension rituelle et chamanique et transforme l’orangerie en sanctuaire païen ou chapelle à reliquaire. Philippe Pasqua aime déciment semé le trouble.

Avec ces deux œuvres brulées réunies, Philippe Pasqua fait cérémonie et enterre sa série des crânes aux papillons dont il dit que c’est les derniers.

Pour terminer, une dernière œuvre monumentale est située au centre de l’ancien jardin à la française. Une énorme tête de jeune fille trisomique dont l’un des profils est éclaté et révèle le crâne. Cette tête aux yeux fermés, appuyée sur des poings serrés affirme avec autorité « regardez-moi ». D’ailleurs l’œuvre se nomme Face Off que l’on pourrait traduire par faire face. Un œuvre déchirante qui dénonce la stigmatisation face la différence et le handicap.

FaceOff-Philippe-Pasqua
FaceOff-Philippe Pasqua

« ALLEGORIA » joue sur les paradoxes et révèle, sous une apparente brutalité et démesure, l’intimité et la grande sensibilité de Philippe Pasqua.

Cette « ALLEGORIA » ouvre la saison estivale au Domaine de Chamarande. Une saison culturelle qui sera enrichie de concerts et spectacles, d’une programmation de cinéma en plein air, de rencontres et d’ateliers.

Commissariat : Julie Sicault-Maillé et Henri-François Debailleux

Philippe Pasqua est présenté en France par la Galerie RX

Exposition ALLEGORIA Philippe Pasqua
31 mai – 30 décembre 2018
Domaine départemental de Chamarande
http://www.chamarande.essonne.fr

Patrice HUCHET

Les 3 T de la nouvelle saison du FRAC Grand Large Haut de France : Tubologie, Titre de travail et Trait d’Union.

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FRAC-NPdC-2018-Joe-Colombo-001

La question du travail est au cœur des expositions orchestrées par le Frac Grand Large – Hauts de France et le LAAC à Dunkerque.  Au LAAC, c’est le travail des artistes qui est mis à l’honneur, de la conception à la réalisation en passant par l’atelier. Au Frac, l’exposition « Titre de travail » interroge la place de l’humain au sein d’une entreprise, et le travail est filigrane dans  l’expo « Tubologie » où le tube est objet de production design, canal de circulation et de distribution d’énergies ou de son.

Tubologie – nos vies dans les tubes  – commissaires invités :  KVM – Ju Hyun Lee & Ludovic Burel

Le tube est partout. Objets et formes de distribution, de passage, de transit, de circulation, que ce soit un tunnel, qu’il soit digestif, distribution d’eau comme pour un radiateur, distributeur d’énergie, le tube est même un morceau de musique plébiscité, donc un son, il permet aussi la distribution d’eau source de vie et notamment ici présenté dans une serre improvisée qui fera pousser des piments et des tubercules.

L’exposition marie volontairement tous les matériaux : le métal, le minéral, le végétal, le synthétique, la lumière, le son, l’eau, l’argentique. Une volonté de montrer l’interdépendance de toutes choses et de flouter les frontières. L’exposition se décompose en différents espaces, l’un consacré au design,  un autre aux œuvres d’art, une zone est destinée aux œuvres sonores et à la photographie, et enfin deux zones sont transformées en serre et mettent le végétal en majesté.

L’exposition se veut horizontale et commence par présenter le tube à travers sa propre collection de mobilier et d’objets design dont le Frac possède une belle collection.  Cette partie questionne notamment notre rapport entre le travail et la position. Les changements liés à cowoking, au télétravail, au nomadisme remettent en question les comportements et les postures de travail. Pour élargir le dialogue et mettre en exergue ses différents liens de communication, KVM a souhaité mettre en dialogue les œuvres design et les œuvres d’art.

La partie consacrée aux œuvres d’art est plus hétérogène, tant par la qualité des œuvres présentées que par les liens plus alambiqués avec la thématique choisie. Dommage car il y a des choses remarquables comme Natural Copies from the Coal Mines of Central Utah d’Allan McCollum, Cold Storage de Matthew McCaslin, Thames Water de Nicolas Deshayes, un Julio Le Parc… On aurait souhaité en voir un peu plus. D’autant que de grands espaces sont cannibalisés par les installations dédiées aux cultures des plantes de l’exposition et qui n’apportent pas grand-chose aux visiteurs et lui fait perdre le fil de l’exposition.

La salle d’écoute joue totalement l’horizontalité proposée au départ du parcours. Un alignement de banquettes, de lits d’écoute, sont installés à l’ombre d’un mur de photographies. Plaisir des yeux et des oreilles réunis dans une seule et même invitation à la contemplation. Comme une nécessité de ralentir le mouvement en ces temps où la vitesse prime. Vitesse de l’information, des déplacements, des flux en général… En tout cas le mur de photographies est remarquable. Il présente une vingtaine d’œuvres avec des noms illustres comme Yto Barrada, Barbara Visser, Meredyth Sparks, Bruno Serralongue ou encore Henri Cartier-Bresson.

La thématique de départ était alléchante mais la cohérence de l’exposition m’a un peu échappée. Cela ne remet pas en question la qualité des acquisitions du Frac Grand Large, justement elles auraient mérité une autre proposition de la part des commissaires. Vous pouvez compléter la visite des acquisitions du Frac avec « Trait d’Union », la sélection réalisée par les jeunes de la « Maison des Enfants de la Côte d’Opale » qui nous proposent un choix et un accrochage pertinent et intéressant.

L’autre proposition du Frac Grand large «  Titre de travail » est une exposition de Robert Schlicht et Romana Schmalisch

Cette exposition présente une installation filmique combinée avec des mises en scène et transforme ainsi le Frac en lieu d’intervention professionnel. Quels sont les mécanismes et stratégies qui transforment des êtres humains qui ont leur volonté, intérêts et désirs propres en capital humain qui œuvre dans l’intérêt d’une entreprise ou d’un employeur ?

A partir des recherches effectuées dans des centres de formation et chez Pôle Emploi au sein d’écoles professionnelles, Robert Schlicht et Romana Schmalisch ont conçu un dispositif, « Labour Power Plan PPL », usine de main d’œuvre. Il s’agit d’une centrale fictive qui a comme objectif de transformer les gens en travailleurs génériques. Le film présente une réunion de travail  de managers engagés dans un jeu de rôle de restructuration de la société. Autour de la table la directeur, son assistante, le consultant qui présente ses analyses et conclusions de performance de l’institution et un peu plus loin les travailleurs génériques qui se retrouvent en compétition face aux autres. Se révèle un décalage entre la réalité et le sujet. Une prise de vue en plongée du manager avec les travailleurs en bas donne l’impression d’un marionnettiste dirigeant avec des fils invisibles, les personnes à son service.

La visite de l’exposition se poursuit avec des éléments du film dans une sorte de reconstitution de l’entreprise. Dans une vitrine sont exposés des objets qui peuvent tour à tour être des outils de production ou des objets produits. Le frac y a caché parmi les objets des œuvres de son fonds.

Tous les codes de l’entreprise sont présents avec les interrogations liées à la place de l’humain, personnels volontaires, en compétition et outil de productivité. La question du geste, de la productivité au sein d’une entreprise s’impose et prouve comment finalement une certaine forme de taylorisation existe toujours. On pense notamment à tous ces acteurs de distribution et logistique des sites de ventes en ligne. Une proposition très intéressante du Frac Grand Large sur un sujet toujours d’actualité.

Je vous invite à poursuivre votre visite dunkerquoise au LAAC avec la magnifique exposition « Enchanté », une proposition de Richard Schotte. Une réflexion sur la création artistique, le travail de l’artiste.
(voir l’article sur LAAC)

FRAC GRAND LARGE – HAUTS DE FRANCE
503 avenue des Bancs de Flandres
59140 Dunkerque
http://www.fracgrandlarge-hdf.fr

TUBOLOGIE – Nos vies dans les tubes
Commisariat : KVM – Ju Hyun Lee & Ludovic Burel
Du 21 avril au 30 décembre 2018

TITRE DE TRAVAIL
une exposition de Robert Schlicht & Romana Schmalisch
27 janvier – 26 août 2018

TRAIT D’UNION
Jusqu’au 2 septembre 2018

Au LAAC
« Enchanté »
Du 21 avril au26 août 2018
LAAC
Lieu d’Art et d’Action Contemporaine
Jardin de sculptures
302 avenue des Bordées
59140 Dunkerque
http://www.musees-dunkerque.eu

L’artiste au travail et le travail de l’artiste au cœur de l’exposition « Enchanté » du LAAC

Jean-luc-Vilmouth-Odyssee-1983_-Collection-IAC_-Rhone-Alpes-Villeurbanne-ADAGP-Paris-2018
Jean-luc-Vilmouth-Odyssee-1983_-Collection-IAC_-Rhone-Alpes-Villeurbanne-ADAGP-Paris-2018

Le LAAC, le musée d’art contemporain de Dunkerque, propose une exposition qui interroge l’œuvre d’art et son processus de création. Comment un objet ou une matière se transforme en œuvre d’art ? A quel moment se charge-t-il d’une émotion ou d’une symbolique ? Par le geste de l’artiste ? Par son travail ? Par son choix ?

Plusieurs étapes participent à cette élaboration ; la réflexion et la naissance d’une idée, la main et l’outil, le temps de maturation et de production, le lieu de production et d’exposition… Où se trouvent les limites qu’il convient de dépasser pour que les gestes, les objets, les attitudes, les formes… acquièrent un sens une valeur singulière et artistique.

A quel moment un objet, une série photographique basculent et deviennent œuvre d’art ? Quels processus donnent naissance à des œuvres ?  Comment l’œuvre et à travers elle, l’artiste et son travail, interrogent l’art lui-même ? Quel est ce monde mystérieux dans lequel l’artiste crée, fabrique, assemble… l’atelier ? L’exposition propose une interrogation sur la méthode, le projet, le processus, la technique en induisant une dimension politique et sociale.

L’exposition « Enchanté » se dessine en cinq chapitres. Le premier « La fabrique du sensible »  est consacré à ce basculement qui fait qu’un objet par le simple fait de la répétition, d’être montré, collectionné, acquiert une charge symbolique, un autre statut et devient ainsi œuvre d’art. Autour d’une œuvre de Barry Flanagan qui martèle le temps, notion importante dans le processus de création, ce sont les photographies qui sont le plus représentées. La série photographique de métiers vus par Pierre Mercier, les objets de grève photographiés par Jean-Luc Moulène et les ateliers d’artistes majeurs dans l’histoire de l’art contemporain de Gautier Deblonde. Dans les trois cas c’est la série qui fait basculer la simple photographie anthropologique pour l’un, politique pour l’autre ou historique et plastique pour le dernier dans une dimension artistique plus puissante encore.

Le deuxième chapitre nous fait pénétrer dans la naissance d’une œuvre et présente des esquisses de performances de Micha Laury, des estampes de Bernar Venet, les documents de travail préparatoire pour la réalisation du Cyclop de Jean Tinguely, et même des maquettes de commande publique jamais réalisées d’Arman ou Jesús Rafael Soto. Emouvant !

Dans « De l’ordinaire à l’exceptionnel », le troisième chapitre de cette exposition, c’est le détournement qui est mis à l’honneur. L’objet usuel devenant œuvre d’art par une mise en scène, un assemblage, une transformation, se charge d’une émotion, de poésie ou d’une réflexion politique et d’un caractère exceptionnel. On y trouve l’installation, Local Time, composée d’horloges d’aéroport et de marteaux signée Jean-Luc Vilmouth , dont on peut admirer également ses objets aux dimensions impressionnantes prévus initialement pour être envoyés dans l’espace. César, avec une de ses compressions, ne pouvait qu’être présent dans cette section, ainsi que les affiches déchirées de Raymond Hains et la Palette composée d’objets en plastique aux couleurs primaires accrochées sur le mur de Tony Cragg.

Andy Warhol ouvre le quatrième chapitre qui est consacré à la multiplicité. La reproduction, la multiplication nous amène à nous interroger sur l’originalité et la singularité. C’est aussi la reproduction, celle du protocole de production (cadrage, plan, neutralité…) de Bern et Hilla Becher dans leurs séries de châteaux d’eau ou silos à grains qui fait œuvre. Chez Allan McCollum la répétition est un jeu. Il reproduit le même vase qu’il peint de couleurs différentes et l’installe à des hauteurs différentes. Chacun devient unique et l’ensemble devient un tout, tout aussi unique.

Le cinquième chapitre nous plonge dans l’univers créatif de Séverine Hubard qui prend possession de tout l’espace au centre duquel trône une maquette géante d’une improbable antenne relais. Tout autour sont disposées des maquettes de ses différents projets, utilisant différents matériaux. La maquette ici devient œuvre. L’espace devient hybride, à la fois atelier, lieux de stockage et d’exposition. Certaines œuvres nous invitent à les découvrir in situ. Une façon d’appréhender l’ensemble des étapes de la création et l’imagination de Séverine Hubard.

On retrouve la notion d’atelier dans différents chapitres avec les photos de Gautier Deblonde, l’installation de Michel Paysant, qui avec un dispositif riche, nous présente une table de travail d’artiste comme un laboratoire d’étude. Elle nous plonge au cœur du travail de l’artiste. Plans dessins, maquettes, formes, bois découpés… sont disposés sur un grand établi. Une mise en chantier artistique grandeur nature.

L’exposition « Enchanté » sous le commissariat de Richard Schotte est tout simplement remarquable ;  par le sujet abordé, la mise en exposition, l’utilisation des espaces, et enfin la qualité des œuvres exposées. C’est un enchantement !

Severine-Hubard

Listes des artistes présentés : Allan McCollum – Andy Warhol – Arman – Bernd & Hilla Becher – Barry Flanagan – Ben – Bernar Venet – César – Etienne Pressager – Gautier Deblonde – Gérard Gasiorowski – Jean Tinguely – Jean-Luc Moulène – Jean-Luc Vilmouth – Louis Cane – Micha Laury – Michel Paysant – Pierre Mercier – Raymond Hains – Robert Filliou – Séverine Hubard – Jesús Rafael Soto – Tony Cragg

INFORMATIONS PRATIQUES
Enchanté
Du 21 avril au 26 août 2018
LAAC
Lieu d’Art et d’Action Contemporaine
Jardin de sculptures
302 avenue des Bordées
59140 Dunkerque
http://www.musees-dunkerque.eu

A voir aussi à Dunkerque  (objet d’un prochain article sur Mowwgli)
TUBOLOGIE – Nos vies dans les tubes
Commisariat : KVM – Ju Hyun Lee & Ludovic Burel
Du 21 avril au 30 décembre 2018
FRAC GRAND LARGE – HAUTS DE FRANCE
503 avenue des Bancs de Flandres
59140 Dunkerque
http://www.fracgrandlarge-hdf.fr

De la data à l’œuvre d’art. 123 Data, première exposition sur le data-graphisme

Refik-AnadolObjet de marketing, de surveillance, d’étude, de fantasme, de crainte… la DATA est également un puits sans fond de matière première utilisée aujourd’hui par des designers comme matériau de création scientifique, poétique et artistique.

Avec cette nouvelle exposition la Fondation Groupe EDF poursuit l’exploration des nouveaux univers créatifs entre science, art et design. Pour la première fois en France, une quarantaine de data designers présentent leurs productions. Ils ont en commun un même matériau de création : la data, les milliards de données qui circulent aujourd’hui dans le monde numérique. Une ressource inépuisable qui se prête à tous les modes de traitements et d’expression, pour des effets spectaculaire, poétiques, pertinents et inattendus.

Experts en algorithmes, créateurs pluridisciplinaires, les « data designers » travaillent sur des projets qui répondent à des commandes d’entreprises, d’institutions, d’ONG, voire à des engagements plus personnels. Explorateurs d’un monde globalisé, d’un monde d’informations, ces designers s’emparent de données open source ou cryptées et rendent visibles et lisibles des pans entiers de notre réalité, qu’il s’agisse du climat, de la biodiversité, des migrations, des inégalités sociales…

The-Architecture-of-radio
The-Architecture-of-radio

Loin de l’image anxiogène que l’on prête à la « data », les données peuvent produire du sens, refléter notre monde actuel mais aussi devenir objet de création. L’art et le design s’invitent dans la science et permet une multitude de solutions visuelles et graphiques, pour traduire, rendre attractives des données relevant de domaines très variés. Transformées en points, en lignes, en projections panoramiques, en animations cartographiques, en véritable sculptures… ces données passées par le filtre de l’inventivité deviennent œuvres d’art.

En partant des œuvres les plus artistiques, présentées au rez-de-chaussée, pour terminer par des projets lus conceptuels, la scénographie fait cheminer le visiteur sur les deux niveaux de la Fondation. Les œuvres sont ordonnées selon un parcours fluide, en trois temps : exposer – expliquer – explorer, correspondant à trois types d’approches : certains designers s’emparent des données comme matériau de création pure, d’autre prennent les données au sérieux comme source première pour une connaissance renouvelée du monde et enfin certains expérimentent les potentiels de nouveaux outils et traquent les variantes culturelles du monde.

Dans cette première partie du parcours, on est accueilli par une magnifique vague rouge. Elle donne à voir en direct les ondulations en temps réel d’une balise, une bouée houlographe, perdue en plein Océan Pacifique dont les coordonnées gps sont perdues mais dont l’émission des données est encore active. Un petit lopin d’océan en plein Paris. Cette œuvre poétique est proposée par David Bowen.

Un peu plus loin, un écran TV présente un œuvre de Refik Anadol. Objet purement artistique, il traduit néanmoins les vents enregistrés sur une période à Istanbul.

Maral Pourkazemi, designer d’origine iranien, fait preuve d’un engagement politique en créant une représentation graphique du web iranien. Elle en dénonce les aberrations, les contradictions et les paradoxes. Elle cartographie une part de la blogosphère iranienne, pour cela elle développe une écriture graphique d’une beauté vive empruntant à la tradition multiséculaire iranienne de l’ornement.

D’autres designers révèlent, de façon extrêmement précise et graphiquement remarquable, les migrations des animaux sur le continent américain ou les migrations humaines sur l’ensemble de la planète. D’autres encore traduisent l’état de notre planète à travers les arbres ou ses vents… D’autres enfin tracent les contours et dessinent une cartographie d’un monde spécifiquement numérique  à travers l’analyse des réseaux sociaux. Comme par exemple Moritz Stefaner qui avec Muliticity donne à voir Paris sous le prisme de la multitude d’images postées sur Instagram. Jonathan Harris et Greg Hochmuth, quant à eux, à partir d’une multitude de clips vidéo, d’enregistrements vocaux, de tweets, de productions graphiques…, nous proposent une déambulation chaotique qui nous pousse au voyeurisme. Un gavage d’images et de sons jusqu’à l’écœurement. Stupéfiant !

L’exposition propose un voyage dans le monde du design de la donnée et nous montre une partie immergée de cet iceberg numérique. Passé la crainte légitime de l’exploitation en de mauvaises mains de l’ensemble de ces « data », le visiteur prend vite conscience que la donnée peut être mise au service de l’homme, de la nature et rendre visibles certaines réalités, bien terrestres. Le monde de la « data « a aussi un coté vertueux. L’exposition reste une pérégrination ludique, didactique et artistique.

 

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Du 4 mai au 06 octobre 2018
Entrée libre du mardi au dimanche (12h-19h) sauf jours fériés
Fondation Groupe Edf
6 rue Récamier 75007 Paris
https://fondation.edf.com/fr