Poésie sur une humanité en crise, le défit réussi du Frac Pays de la Loire

DECOR / AVANT-POSTE est une double exposition du FRAC des Pays de la Loire conçue par l’artiste Joe Scanlan avec les œuvres du Frac et de collections publiques.

La première partie de l’exposition, DECOR, se développe au Frac et interroge les multiples facettes du décoratif ; le fond, la forme et les apparences, et questionne en même temps la place de l’art dans notre société. AVANT-POSTE à la HAB Galerie s’intéresse aux frontières et aux territoires. L’avant-poste évoque un espace entre-deux, entre deux temporalités, entre deux mondes, et renvoie à notre rapport à l’altérité.

DECOR –  FRAC –Carquefou – du 22 février au 27 mai 2018

joe_scanlan_frac

Dans ce merveilleux écrin qu’est le frac Pays de la Loire, construit par l’architecte Jean-Claude Pondevie,  le décor est mis en place ou paraît en cours d’installation. Sensation renforcée par les murs à moitié peints du motif à l’infini de Joe Scanlan, les magnifiques céramiques posées au sol de Gala Porras-Kim et la UC-98 RGB #2, un lampadaire qui semble bricolé et improvisé de Hoël Duret.

Depuis les installations de Martin Boyce jusqu’aux Deux carrés de François Morellet, en passant par les tapisseries enchâssées de Béatrice Dacher et une linogravure de Georg Baselitz acquise dès 1984, tout semble ici interroger, dans un calme apaisant, le décor et la mise en scène.

Quelques œuvres brouillent ou perturbent cependant ce calme apparent. Le Maxi Donald et Maxi Mickey de Joyce Pensato avec leurs épais traits noirs aux cotés de cette guerrière nue de Miriam Cahn semblent vouloir mettre la pagaille dans cette quiétude. Une œuvre très politique sur l’immigration et le trafic d’humains de l’artiste d’origine cherokee, Jimmy Durham, et une installation qui évoque un urbanisme dévorant de Kristina Solomoukha, viennent interroger la place de l’homme dans nos sociétés et nos villes. Les œuvres de Bojan Sarcevic avec leurs structures de cuivre aux lignes filiformes sont comme des squelettes d’étagères. Elles évoquent la mémoire d’un autre espace temps. Les vestiges d’un temps futur.

Avec une scénographie très élaborée, le visiteur est transporté dans un univers à la fois extrêmement construit et en même temps en morceaux. Une installation où l’ensemble des œuvres acquises qui, mieux que dialoguer merveilleusement entre-elles, font corps. Comme le résume  l’œuvre d’Antoinette Ohannsessian, Quand on met des choses ensemble elles sont réunies. La fusion est parfaite.

Les artistes : Georg Baselitz, Martin Boyce, Marcel Broodthaers, Miriam Cahn, Patrick Caillière, Alan Charlton, Arnaud Claass, Robert Combas, Béatrice Dacher, Koenraad Dedobbeleer, Hoël Duret, Jimmie Durham, François Morellet, Antoinette Ohannessian, Kristin Oppenheim, Joyce Pensato, Gala Porras-Kim, Stephen Prina, Fred Sandback, Bojan Sarcevic, Joe Scanlan, Kiki Smith, Kristina Solomoukha, Mladen Stilinovic

AVANT-POSTE HAB Galerie – Nantes  – du 17 février au 6 mai 2018

vue de l'expo

Pour qui s’est installé à la HAB galerie, Joe Scanlan s’est inspiré de l’œuvre de Marcel Broodthaers qui, avec la Conquète de l’espace, Atlas à l’usage des artistes et des militaires, transforme une carte du monde politique en carte du monde poétique en mettant tous les pays à la même taille. Avant-Poste désigne un espace en tension permanente et au caractère précaire. Entre campement militaire, campement de fouilles archéologiques, camp de réfugiés,  théâtre d’opérations humanitaires…

L’exposition qui nous accueille avec deux tentes de campements militaires, interroge dès le départ la notion de territoire. Qu’il soit relatif à la frontière comme dans la vidéo de Bruce Nauman qui matérialise en plein désert la frontière du point de convergence frontalière de quatre états américains (Nouveau Mexique, Arizona, Utah et Colorado). Ou encore avec l’œuvre de Javier Téllez  dans laquelle, outre la performance d’un homme canon qui franchit la frontière entre les USA et le Mexique, évoque également une frontière plus invisible (physique ou mentale), celle qui sépare les êtres humains. Et qu’il est toutefois possible de franchir pour aller à la rencontre de «l’autre ».

L’exposition joue tout au long de son parcours sur cette notion de frontière à la fois matérielle et immatérielle. Entre le cartésien et l’irrationnel, entre le physique et le métaphysique, entre le conscient et le subconscient, et même entre deux espaces temporels…

Dans cet espace quadrillé comme un terrain de fouilles, cohabitent ; des œuvres de Nick Evans, oscillant entre figures abstraites et restes de sculptures antiques suggérées par des formes anthropomorphes ; des vestiges de temples antiques du « savoir » avec la colonne feuilletée de Bernadette Chéné (empilement de feuilles de journaux) ; les « sculptures dysfonctionnelles » de Koenraad Debobbeleer ; l’œuvre de Micheal Dean qui suggèrent une hybridation  mi-animale mi-architecturale ; Ou encore une œuvre monumentale de Richard Deacon  dont la main de métal renversée s’apparente à la pelle d’un engin de chantier ou aux restes d’une carcasse de dinosaure.

Scoli Acosta, réinterprète, avec des morceaux de moquette recyclées, l’onde provoquée par des goutes d’eau tombant dans une flaque d’eau de cet immense chantier de fouille. Graphique et poétique !

Le point de fusion entre cette notion de matérialité et d’immatériel est représenté avec un ensemble d’œuvres remarquables. Comme l’œuvre de Stefano Arienti qui avec son empilement de briques réinterprète un recueil de dessins de Michel-Ange. Fascinant ! Le paravent en cuivre de Maria Loboda est en fait une tablette dans une ancienne langue syrienne datant de l’âge du bronze qui résonne comme une incantation magique et qui sous cette forme peut délimiter et cloisonner, rendre concrète une pensée abstraite de l’espace. Une porte vers l’ailleurs. Tout comme la table de Jorge Satoore qui répertorie, comme un inventaire archéologique, une série d’œuvres en terre cuite qui sont les interprétations des pensées et rêves intimes confiés par des amis et des artistes. Chamanique !

Dans les deux salles adjacentes, des vidéos interrogent la place l’homme dans un environnement politique, géopolitique, sociologique et même géologique. Toujours avec un esprit d’espace intermédiaire, en équilibre instable. Mikhail Karikis fait chanter et jouer des enfants dans un environnement bouleversé par des sources géothermales où les  geysers et les fumerolles donnent des allures infernales au milieu environnant. Daniela Ortiz, dans une performance saisissante, lit des pages du traité de libre-échange appliqué entre le Pérou et les Etats-Unis tout en se faisant injecter une dose de sédatif puissant que les autorités américaines utilisent pour reconduire les immigrants dans leur pays. Song Dong, quant à lui, fait apparaitre les deux faces d’une Chine en peine mutation dans un film performance où il brise des miroirs dans la rue. Et à voir particulièrement, une vidéo réalisée par l’artiste caribéenne Allana Clarke qui se met en scène nue aux cotés d’un homme nu également et dans laquelle elle convoque les questions de pouvoir, de vulnérabilité, du genre et de la race. Puissant !

Au total  une trentaine d’œuvres qui, ensemble, nourrissent une réflexion sur les marges.

joescanlan_avantposte3

Les artistes : Scoli Acosta, Leonor Antunes, Stefano Arienti, Geta Bratescu, Marcel Broodthaers, Bernadette Chéné, Allana Clarke, Richard Deacon, Michael Dean, Koenraad Dedobbeleer, Song Dong, Nick Evans, Ximena Garrido-Lecca, Mikhail Karikis, Koo Jeong-a, Maria Loboda, Hidetoshi Nagasawa, Bruce Nauman, Daniela Ortiz, Jorge Satorre, Lucy Skaer, Michael E. Smith, Javier Téllez, Jean-Luc Vilmouth

Décor/Avant-Poste évoque une humanité en crise, suscite des sentiments contrastés entre plénitude et vacuité. Sans jamais tomber dans le pessimisme il règne ici une espérance, des ondes extrêmement positives et de la beauté. Une exposition tout en finesse et intelligence.

A voir aussi actuellement au Frac

Dans une petite salle consacrée à la scène émergente et dans le cadre d’un dispositif appelé les instantanés,  le Frac permet à de jeunes artistes de produire leur première exposition personnelle ou de confirmer une pratique déjà engagée.

Avec l’exposition Elle parle avec des accents, jusqu’au 27 mai, Eva Taulois joue sur l’ambivalence. Sommes-nous dans une pièce à vivre richement décorée ?  Dans un théâtre ? Dans une espace d’exposition ? Dans un atelier d’architecture ou de design ?… En fait, tout cela à la fois car c’est le postulat d’Eva Taulois de proposer une série de scénarios qui permet de voir les œuvres dans des configurations différentes en jouant sur la permutation. Elle crée ainsi des environnements et pièces hybrides et ne s’embarrasse pas d’un seul médium. Le métissage fait parti de son ADN artistique. Elle est curieuse, joyeuse et un brin dynamiteuse en cassant les codes et multipliant les langages. En tout cas, elle a réussi à mettre en scène son travail de façon ludique, théâtrale et extrêmement gaie.

eva_taulois

INFORMATIONS PRATIQUES
• AVANT-POSTE
Du 17 février au 6 mai 2018
HAB Galerie
Quai des Antilles
44300 Nantes
• DECOR
Du 22 février au 27 mai 2018
FRAC des Pays de la Loire
24bis Bd Ampère, La Freuriaye
44470 Carquefou
Horaires : du mercredi au dimanche 14 :00 – 18 :00
Téléphone : 02 28 01 50 00
http://fracdespaysdelaloire.com

A LIRE : 
Rencontre avec Laurence Gateau, directrice du Frac Pays de la Loire

by Patrice HUCHET
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s