Rencontre avec Laurence Gateau, directrice du Frac Pays de la Loire

portrait Laurence GateauA A l’occasion de la double exposition Décor/ Avant-Poste orchestrée par le FRAC des Pays de la Loire, sous le commissariat de l’artiste Joe Scanlan, j’ai rencontré sa directrice, Laurence Gateau.

Le Frac des Pays de la Loire brille par une programmation incroyablement riche. Il propose actuellement une double exposition Décor/Avant-Poste qui se développe sur deux lieux ; dans ses murs au Frac de Carquefou (proche de Nantes) et à la HAB Galerie située à la pointe ouest de l’île de Nantes, plus connue de la population sous le nom de Hangar à Bananes. C’est dans cette galerie que nous la rencontrons.

Patrice Huchet : Quels sont les axes prioritaires d’acquisition du Frac ?

Laurence Gateau : La collection du Frac, constituée depuis 1982, favorisait déjà l’achat d’œuvres de jeunes artistes. L’ensemble de la collection rassemblée depuis trente ans reflète la diversité de la création. Lorsque je suis arrivée en 2005 j’ai poursuivi cette politique. La collection regroupe des pratiques aussi diverses que la peinture, la photographie, la sculpture, le dessin, la vidéo et l’installation. Et il n’y a pas de thématique privilégiée plus qu’une autre. Pourtant nous avons réussi à dessiner une ligne cohérente au fil des ans. La collection s’oriente sur des œuvres d’artistes qui s’interrogent sur les relations entre l’œuvre et son contexte social, politique et son environnement, sur la relation de l’artiste à la nature et celles entre art, architecture et design. On a également un corpus d’œuvres autour de la question du présent et de la modernité ou encore celle du corps qui est aussi un axe que nous privilégions avec des artistes qui l’explorent à travers  la sculpture, la photographie, la vidéo et à travers la performance dont nous avons acquis quelques œuvres.

Les Frac n’acquièrent que des œuvres d’artistes de leur vivant et, c’est vrai, ce Frac a la particularité d’avoir créé depuis 1984 les Ateliers Internationaux qui permettent des résidences de cinq à six artistes pendant 2 mois. Ils réalisent des œuvres qui seront exposées et le Frac en intègre quelques unes dans son fonds. On est vraiment dans ce rapport à l’artiste. Ici les questionnements font corps avec l’environnement, la politique du paysage, et influencent la démarche de l’artiste et son œuvre. Ce qui fait écho au contexte crée des points d’ancrage et aussi un dénominateur commun entre une population et l’art contemporain. En tout cas, ce qui m’anime et que j’ai développé, c’est privilégier une relation de proximité forte avec les artistes. C’est ce qui semble la spécificité du Frac des Pays de la Loire.

P.H. : Quels sont les faits marquants depuis votre arrivée à Nantes ?

L.G. : Lorsque je suis arrivée en 2005 et que j’ai vu cette architecture du Frac à Carquefou (la première création contemporaine architecturale, 2000), j’étais consciente d’être dans un Frac, nouvelle génération, adapté à la gestion de l’ensemble de ses activités : conservation, restauration, stockage et exposition….

Une architecture moderne qui permet de créer des liens, autant pour la collection que pour le programme artistique. Un lieu qui permet un regard des artistes sur la modernité, l’archi et le design. Donc c’est vrai, j’ai développé un programme pendant quelques années d’expositions sur ses questions là. Par exemple, à partir notamment d’une œuvre importante Huberville, une ville idéale conçue par l’artiste Suisse Thomas Huber. On a un ensemble de maquettes formidable sur cette ville idéale avec un théâtre, une place publique, la maison d’artiste, un forum… de grandes maquettes à l’échelle 1/9e et dont il faudrait 300 m2 pour les exposer toutes.  Cette partie de la collection a fait l’objet d’une exposition spécifique.

D’autres expositions se sont constituées autour d’un dépôt important, au début des années 1999, d’œuvres de Gina Pane. Une exposition avec Michel Aubry sur son rapport au constructivisme autour du Club ouvrier de Rodtchenko que Michel Aubry a mis en musique.  On a également présenté des expositions de Bruno Peinado ou Tatiana Trouvé qui sont aussi des artistes qui portent un regard sur la modernité et sur le monde qui va tout à fait dans le sens de nos préoccupations. Concernant les questions sur le corps, nous avons également montré le travail d’Orlan. Je ne peux pas toutes les citées.

P.H. : Vous avez aussi un outil incroyable avec les Ateliers Internationaux, qui permettent des résidences. Comment se fait le choix pour les artistes en résidence ?

L.G. : Au début, je le gérais moi-même puis j’ai pensé que c’était intéressant de s’inscrire dans le cadre des programmes culturels binationaux (comme l’Année de la Colombie, du Mexique…). C’est l’opportunité de découvrir de nouvelles scènes artistiques, de faciliter la rencontre d’artistes émergeants et d’acteurs culturels des pays en question. Dans notre programme prospectif nécessaire, et parfois long, le soutien et le regard d’un commissaire d’exposition natif du pays me permet d’aller plus loin et d’intégrer les questions liées aux contextes sociopolitiques.

En dehors des échanges culturels institutionnels, j’ai aussi tissé lors de mes différentes rencontres et voyages un réseau qui me permet aujourd’hui de m’approcher de jeunes curateurs que j’ai sollicité pour un commissariat pour le Frac. Vingt candidats ont répondu dont l’un sera sélectionné pour les Ateliers Internationaux à venir. Il y a deux ans, dans le même esprit, Dorothée Dupuis, ex-directrice du Triangle à Marseille, et vivant au Mexique, m’a permise de créer un réseau avec la jeune scène artistique sud américaine. Un recours précieux pour une scène difficilement accessible et qui m’intéresse fortement.

En 2018 à l’automne, c’est  Diana Marinescu, commissaire d’exposition et historienne de l’art reconnue, qui assurera le commissariat à la biennale de Timișoara en Roumanie. Elle va choisir les artistes qui viendront en résidence au Frac. Elle-même pourra venir en résidence pour orchestrer et suivre le travail des artistes en question afin que la production aboutisse à une exposition collective  cohérente. C’est un programme collaboratif et passionnant. A l’issue de ces résidences il n’y a pas d’acquisition obligatoire même s’il est très rare que l’on n’achète pas au moins une œuvre.

P.H. : Depuis quelques années, comme pour les deux expositions en cours, vous faites aussi appel à des artistes pour le commissariat ?

L.G. : C’est vrai on aime bien travailler directement avec les artistes même si ce n’est pas systématique. On privilégie cette voie autant pour la production de nouvelles œuvres personnelles que pour le regard qu’ils peuvent porter sur notre collection. Cette interaction nous intéresse particulièrement. Je trouve formidable d’associer des artistes au commissariat des expositions, ils osent plus de choses par rapport aux commissaires rompus à l’exercice, notamment dans l’accrochage. Comme par exemple, la superposition de deux œuvres proposée par Joe Scanlan sur le mur de l’exposition Décor au Frac actuellement. De plus, cet artiste s’intéresse aux relations entre art et design. Il interroge l’œuvre d’art et sa reproduction, l’œuvre d’art et sa dimension politique ou sa valeur marchande. Ce sont toutes ces questions qui transparaissent finalement dans l’exposition Avant-Poste.

P.H. : Pour les expositions hors les murs, quelles sont les synergies régionales et internationales ?

L.G. : Bien sûr, on a tout un programme d’exposition sur le territoire, avec une quinzaine d’expositions autant dans les lycées, les collèges, que dans les monuments historiques. Depuis deux ans, nous avons mis en place une convention avec le département du Maine et Loire qui nous permet de faire pour la deuxième année une exposition dans la collégiale St Martin d’Angers. On a travaillé avec Delphine Coindet qui a choisi de mettre en écho des œuvres de la collection avec ses nouvelles pièces personnelles. Et cette année ce sera une exposition de Richard Fauguet, avec plutôt un focus sur son travail. Actuellement avec la Galerie 5 à Angers, on a un projet avec Simon Thiou, un jeune artiste issu des beaux arts d’Angers, qui a aussi choisi de mettre en dialogue des œuvres de la collection avec son travail et sa démarche personnelle.

Depuis 2007, la galerie HAB est l’un des partenaires importants du Frac. On y fait une ou deux expositions par an. Nous avons également un dépôt de 70 œuvres dont 50 sont exposées au Musée des Beaux Arts. Il y a un an on a monté quatre grandes expositions dans les quatre musées du Mans. Nous avons proposé une exposition au musée d’archéologie de Poitiers  où des œuvres du Frac dialoguaient avec des œuvres du magdalénien et de l’art roman.

On a aussi un programme international d’expositions, comme par exemple, avec le Musée Ludwig à Budapest ou l’Institut Français de Budapest. On a une expo au Musée de Montréal, une autre encore dans le cadre d’un festival photo à Pékin. Je viens de faire le commissariat d’une exposition itinérante qui a circulé en Asie, Singapore, Séoul et Bangkok avec les 23 collections de Frac dont j’ai choisi une ou deux œuvres et c’était une exposition qui s’appelait What is not visible is not invisible du nom d’une des œuvres présentée, de Julien Discrit. Nous avons toujours des projets en cours.

P.H. : Belle vitalité, comment faites- vous ?

L.G. : Nous avons beaucoup de désirs et d’énergie. On touche 15000 scolaires par an et 300 professeurs. On a aussi beaucoup de projets avec les universités d’Angers et de Nantes.

Nous avons également une politique éditoriale et nous sommes éditeurs de catalogues d’exposition pour des institutions à l’étranger. Par exemple nous avons réalisé un catalogue pour une expo en Suisse ou en Australie. Dernièrement, c’est pour une exposition de Gérard Byrne, un artiste irlandais, dont on a fait la publication pour l’institution en question. C’est vraiment intéressant et passionnant de promouvoir les artistes et leur art à tous les niveaux.

P.H. : Et quels sont les projets à venir ?

L.G. : Cet été, les deux prochaines expositions à Carquefou sont Armel Eloyan, un artiste de 51 ans d’origine arménien vivant à Zurich et peu connu en France, qui fait un travail en peinture à l’huile assez expressionniste. Il s’intéresse aussi aux contes et aux figures de Walt Disney. Mais avec des personnages déformés par rapport à leurs représentations habituelles qui aurait été un peu chahuté par des enfants, comme revue par un certain Paul McCarty.

Et dans la petite salle du Frac consacrée aux jeunes artistes, où actuellement Eva Taulois est installée, nous proposerons Makiko Furuishi, une jeune peintre dessinatrice d’origine Japonaise installée à Nantes. Ce programme prospectif nous permet de valoriser la scène émergeante. Ensuite, il y aura les Ateliers Internationaux avec Diana Marinescu qui sera associée aux 6 jeunes artistes roumains et en même temps nous avons 2 jeunes artistes qui vivent à Quimper, Camille Girard et Paul Brunet.

Et bien sûr, nous avons ce projet d’une antenne du Frac installée au centre de Nantes qui nous permettra de développer un nouvel espace d’exposition. Un appel d’offre est lancé pour un bureau d’étude afin d’analyser avec nous les besoins et la conception de ce nouveau lieu dans le cadre de notre projet artistique.

P.H. : Est-il prévu la réhabilitation d’une friche ou une création nouvelle ?

L.G. : On risque de se greffer sur un bâtiment à vocation multiples, d’habitation et de bureaux. Vous avez vu le quartier, l’île est en pleine mutation.  De nouveaux bâtiments sont en construction. L’idée serait d’investir un rez-de-chaussée et un étage dans un de ces bâtiments au plus tard au 1er semestre 2022.

Ce lieu serait, grâce à une nouvelle répartition des programmes d’expositions, consacré aux expositions temporaires et aux présentations des Ateliers Internationaux. Tandis que Carquefou deviendrait plutôt un lieu de recherche, avec un programme d’études, des séminaires, des conservateurs de musée… Peut être même devenir une « réserve active » que les gens puissent voir comment fonctionne un Frac avec sa collection, comment on la gère et comment on la restaure. On a déjà fait une expo à la HAB Galerie, intitulée Ouverture pour inventaire, où l’on montrait aux visiteurs comment on fait un recollement, comment on marque un numéro d’inventaire sur une œuvre en plastique ou sur une œuvre en cuivre,  comment on met en caisse une œuvre, comment on restaure…bref montrer la face cachée d’un Frac. Ça a bien marché les gens ont vraiment apprécié et ce serait bien de le proposer directement in situ.

Merci Laurence, bonne chance pour tous ces nouveaux projets.

Demain à suivre : un article sur la double exposition en cours Décor/ Avant-Poste

INFORMATIONS PRATIQUES
FRAC des Pays de la Loire
24 bis Boulevard Ampère
La Fleuriaye
44470 Carquefou
Horaires : du mercredi au dimanche 14 :00 – 18 :00
Téléphone : 02 28 01 50 00
http://fracdespaysdelaloire.com

by Patrice HUCHET
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s