Johan Creten, figure de proue du renouveau de la céramique dans l’art contemporain

portrait de Johan Creten-Photo Claire Dorn_Courtesy Perrotin
Portrait de Johan Creten-Photo Claire Dorn_Courtesy Perrotin

J’ai rencontré Johan Creten, l’une des figures de proue du renouveau de la céramique dans l’art contemporain, à l’occasion de son exposition à la galerie Perrotin. Il y a un an, le Frac de Sète lui consacrait une magnifique rétrospective. Nous profitons de cette exposition parisienne pour parler de son travail et peut être mieux faire connaitre l’un des artistes qui a redonné à la céramique, pourtant longtemps déconsidérée, ses lettres de noblesse. Il a ouvert la voie à de nombreux jeunes artistes contemporains. Pour cette exposition intitulée Sunrise/Sunset, quelques bronzes viennent dialoguer avec des œuvres précoces et des nouvelles productions, en céramique bien sûr.

Je le rencontre dans sa galerie parisienne.

Patrice Huchet : Le titre de l’exposition ainsi que celui de vos œuvres ne sont pas évidents et semblent obscurs ou en tout cas énigmatiques ?
Johan Creten : Oui c’est vrai. D’ailleurs, je préciserais plus énigmatiques qu’obscurs. Je trouve précisément que le mot énigmatique est un joli mot car mes œuvres ne sont pas si obscures que cela. Quand on veut s’y plonger, elles deviennent plus claires et leur compréhension vient assez vite. C’est vrai que les mots sont dangereux. Car ils disent des choses précises. Particulièrement en France ou le verbe est vecteur de beaucoup de choses. Les titres m’amusent beaucoup, c’est souvent un moment très intéressant.

P.H. : D’ailleurs parmi ces titres, vous en avez dans différentes langues, français, anglais, allemand… Comment se fait ce choix ? Est-ce défini par le lieu de production?
J. C. : Ce n’est pas du tout lié au lieu de production mais au sujet. La langue est porteuse d’un univers, elle imprime un contexte culturel à l’œuvre. Par exemple, Aus dem Sérail fait référence à  « l’Enlèvement au Sérail », une œuvre de Mozart dont le livret est en allemand. C’était donc tout naturel. Vous savez je suis belge, je paye mes impôts en France, je travaille aussi aux Pays Bas et aux USA, les langues font parti mon univers et ont quelque chose de fascinant.

vue de l’expo Sunrise/Sunset et oeuvres – Johan Creten – photos Claire Dorn – ADAGP – Courtesy Perrotin

P.H. : Sunrise /Sunset, que pouvez-vous nous en dire ?
J. C. : J’avais envisagé un autre titre mais il était plus polémique, plus violent, et pouvait créer le scandale. Finalement il été retiré et celui-ci, sans renier mon propos, a une dimension plus poétique. L’exposition vous accueille directement avec ce titre peint sur un drap blanc, comme une pancarte de manifestant. Il jouxte une autre œuvre, le Présentoir d’Orange. L’orange, ce fruit originaire de Chine, nous a été transmis par les Perses et son nom est d’origine arabe. C’est le fruit que l’on donne aux prisonniers et aux malades car c’est une bombe de vitamines. Mais c’est plus que cela, car une orange, par sa couleur et sa force, c’est aussi le soleil qui donne la lumière. Vous voyez les deux éléments mis cote à cote, incarnent plusieurs dimensions : un questionnement entre l’orient et l’occident, entre dominants et dominés, le début et la fin d’un cycle, des empires, d’une société… et l’on pourrait creuser encore. Un jeu à plusieurs lectures qui court dans chacune des salles.

P.H. : Justement, je vous invite à faire le tour des salles ensemble, si vous voulez bien.
J. C. : Vous voyez par exemple, dans le mot sunset il y a le mot « set » qui a un grand nombre de significations mais ici que l’on pourrait traduire par « mise en décor ». J’ai mis des rideaux aux fenêtres. Il y a des œuvres imposantes et des œuvres minuscules. J’ai positionné des sièges d’observation. L’exposition dans sa globalité, occupe tout l’espace et le regard va vers le bas, vers le haut comme dans une mise en scène. Des pièces sont à l’ombre, d’autres en pleine lumière ce qui est l’opposé de la classique mise en exposition avec une lecture linéaire. Chez Emmanuel Perrotin, j’ai eu carte blanche. J’ai mis du voilage aux fenêtres, qui répond aux femmes voilées, à la vierge d’Alep. Le voile est un mot tabou aujourd’hui, ici il passe d’une religion à une autre. Il évoque également le conflit en cours au Proche Orient. Le voile est une image de la tragédie, du deuil, de la douleur universelle.

P.H. : Et au milieu cet aigle impérial, vous cherchez à provoquer ?
J. C. : Je cherche peut être à réveiller mais pas à provoquer. Dénoncer mais avec tendresse. Je souhaitais avec ces points d’observation disséminés dans la pièce, ralentir le temps. Ils sont comme des socles de sculpture et invitent le visiteur à s’assoir, à prendre le temps, ressentir. Je fais une proposition de slow show.
Toutefois, je reconnais que j’aime susciter des réactions. Par exemple, l’autre jour on m’a signalé que la femme de ménage de la galerie était très émue devant une des femmes voilées. Certains visiteurs refusent de regarder certaines de mes œuvres. Et ce n’est pas la première fois. Elles provoquent des émotions contradictoires, paradoxales. Elles ont en elles plusieurs lectures et leur interprétation est sur le fil du rasoir et peut basculer d’un coté ou de l’autre. La cohabitation dans la même pièce de femmes voilées, d’une vierge, de l’aigle américain, d’un sexe féminin parle évidemment du choc des civilisations.

P.H. : Chacune des salles a cette dimension politique ?
J. C. : Oui, j’ai construit l’exposition dans ce sens. Par exemple Madame Buterfly de Puccini est une œuvre éminemment romantique mais aussi politique. C’est un choc de deux civilisations. En hommage, j’ai créée une œuvre du même nom faite de deux battes de base ball en grès émaillé. La batte de base ball est une arme de sport, c’est un symbole phallique par excellence, mais l’apport des papillons qui se posent dessus rend l’arme impuissante. Lui enlève toute violence et interroge de façon poétique la domination, quelle soit sexuelle ou politique.

vue de l’expo Sunrise/Sunset et oeuvres – Johan Creten – photos Claire Dorn – ADAGP – Courtesy Perrotin

P.H. : Dans cette autre salle, une œuvre sort du lot, un pêle-mêle ?
J. C. : Il s’agit de The Gate, une œuvre ancienne (2001). Une série de photos qui relate une résidence dans un village près d’Angers. Dans ce petit coin rural, il y avait un parking dont l’entrée a été habillée d’un portique. Effet de style soit. Mais pas seulement. Car il s’agissait pour la commune d’empêcher les gens du voyage de venir s’y installer. Le portique ne permettant pas aux caravanes de passer. J’ai donc, lors de cette résidence, fermé à mon tour celui-ci en le comblant avec des briques ajourées fabriquées spécialement pour l’occasion. Des briques en forme de croix grecque ouvertes créant un claustra. Une fois assemblées, elles font apparaitre de façon subtile une autre forme, une croix gammée. Il s’agissait pour moi de parler de ce refus ordinaire de l’autre, d’avoir une approche d’activiste, comme le fait actuellement Aï Weiwei avec une œuvre également appelée The Gate d’ailleurs.

P.H. : Dans cette salle deux nouveaux bronzes représentent des vautours au sommet d’escaliers en colimaçon, intitulés Im Abendrot « Au crépuscule », ou plus exactement « dans la rougeur du soir », le titre du dernier des quatre derniers lieder de Richard Strauss. Nouvelle référence à la musique classique. La fin d’un autre empire ?
J. C. : C’est bien la pédagogie mais j’aime bien aussi l’idée que le visiteur se perde dans l’interprétation d’une œuvre, car elle doit être porteuse de mystère. C’est intéressant que chacun puisse échafauder ces propres scénarii. Par exemple, j’ai réalisé une grande version de cette œuvre. Quand elle est dehors sous la pluie, elle s’apparente à un oiseau mazouté. Mais sous un ciel bleu, elle devient un pamphlet anti fasciste, qui dénonce les états puissants et dominateurs. Un aigle est un symbole fort. Il est à la fois symbole de dictature, mais aussi des Etats-Unis, de la France sous Napoléon. C’est le symbole de l’animal qui va le plus haut dans le ciel, au plus près de dieu, et qui a une vision globale de ce qui se passe en dessous. Il incarne aussi la surveillance. Ces oiseaux sont perchés sur des escaliers en spirale qui incarne, le temps, et suggère un cycle. Nous sommes toujours dans le jeu du cycle.

P.H. : Vous nous aviez habitués à un bestiaire d’animaux hybrides, ces oiseaux peuvent évoquer des vautours, des aigles, des cormorans… Des restes d’hybridation ?
J. C. : De Gier, le vautour géant qui vous accueille dans la cour de la galerie, n’est pas un vraiment un vautour mais plutôt un hippocampe, un cormoran… on peut y voir une œuvre au message écologique. J’aime laisser une ouverture, une petite ambigüité, que le visiteur s’approprie la lecture de l’œuvre. Elles peuvent évoquer des pays totalitaires, des sujets écologiques, économiques. Tout comme Sign of Time, ce symbole de dollar, enveloppé d’insectes que l’on arrive à peine à identifier. L’ensemble semble englué. Et lorsque l’on regarde l’œuvre de l’autre coté le signe infini apparaît. Toutes les interprétations autour de la finance et du cycle sont permises. Certaines personnes y ont même vu des danseuses. J’adore cela.

P.H. : Nous laisserons donc aux visiteurs la joie d’interpréter eux-mêmes les autres œuvres. Que pouvez-vous nous dire sur ce qui détermine votre choix entre le bronze et la céramique ?
J. C. : C’est très instinctif. Je choisi par exemple la céramique quand la couleur ou la texture sont importantes. D’autre part c’est un matériau beaucoup plus direct, plus émotionnel. Le bronze, c’est autre chose. Il est lié à une notion d’éternité. Il se confronte au temps et a une certaine noblesse. C’est une matière très bourgeoise, tellement capitaliste. J’aime aussi l’idée de faire des œuvres avec ce potentiel de résistance au temps.
D’autre part, il y a également un rapport au travail lui-même. Sur un bronze, il y beaucoup d’intervenants. Sur une sculpture comme celle de la cour, il y a 45 spécialistes qui interviennent pendant un an, alors que sur une céramique comme celle-ci, je travaille aussi avec des artisans, mais je modèle l’œuvre. Il y a un contact à la matière et à l’objet, un rapport physique plus charnel.

P.H. : J’ai lu que vous aviez fait le choix de la céramique il y a quelques années par provocation. Qu’en est-il ?
J. C. : Quand aujourd’hui on dit Creten précurseur du renouveau de la céramique, c’est super et je suis content, car il est vrai qu’il y a 25 ans cette matière était très mal considérée, on la disait ringarde, matière à mamie, on n’imaginait pas faire de l’art sérieux avec de la céramique.
Alors que c’était un parti pris risqué et envisagé comme un acte de suicide artistique, j’ai fait le choix d’apprendre, de trouver un chemin singulier, de me différencier. Et puis, j’ai appris a apprivoiser cette matière, elle est malléable, elle me permet de dire plus de choses que la peinture, ou un autre médium. Alors oui, c’était peut être un acte provocateur mais aussi un acte de revendication pour prendre ma place. Un autre article titrait : Creten a horreur de la céramique. C’est vrai, je déteste la cuisine de la céramique mais j’adore travailler la terre. J’aime bien l’ambigüité. J’ai rendu la vie difficile à mes marchands, à mes collectionneurs car j’ai toujours refusé de faire du papier peint pour riches, je n’ai jamais voulu reproduire la même chose à l’infini dans un système hyper capitaliste. J’ai préféré chercher de nouvelles pistes.

Cette expo est difficile car les collectionneurs ont besoin de deux-trois ans de visibilité d’un artiste avant d’appréhender ses œuvres et de se lancer. Mais c’est un choix de liberté, un choix politique de liberté. C’est donc très courageux pour Emmanuel Perrotin en France et Almine Rech en Belgique de me donner cette liberté, de montrer ces choses qui ne s’inscrivent pas dans une mode. On travaille ensemble pour que cela devienne plus évident et acquis par le public.

vue de l’expo Sunrise/Sunset et oeuvres – Johan Creten – photos Claire Dorn – ADAGP – Courtesy Perrotin

P.H. : Pour le public, je crois que le travail semble réussi à voir la fréquentation de l’exposition. Un vrai succès. Merci Johan.

INFORMATIONS PRATIQUES
Johan Creten
Sunrise/Sunset
Du 10 janvier au 10 mars 2018
Galerie Perrotin
76 Rue de Turenne
75003 Paris
http://www.perrotin.com

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